Sur le passeport vaccinal

La question de l’instauration d’un mécanisme de passeport vaccinal est à l’origine de débats vigoureux depuis des mois. Je suis J’étais pour.

Principe

Le « passeport vaccinal » est un dispositif qui donne l’accès à certaines activités soumises à des restrictions d’activité (culture, sport, restauration en lieux clos, transports, etc.) aux personnes déjà vaccinées, alors que les non vaccinés ne peuvent pas les pratiquer.

L’objectif est de redonner accès à la population à une vie normale et de redéployer progressivement certaines activités contraintes, sans prendre le risque de créer des clusters, alors que le virus circule encore chez les personnes non immunisées.

Diverses versions de cette politique sont envisageables, selon les activités concernées, selon qu’on l’attribue aux personnes ayant été infectées par la maladie (et disposant d’anticorps), selon qu’on l’étend aux personnes ayant réalisé un test PCR sous 48 heures, etc. J’emploie par la suite le terme de “passeport vaccinal” pour toutes les formes de ce qu’on appelle aussi “passeport sanitaire”. Par commodité et parce qu’il me semble que c’est bien le vaccin qui change la donne sur la possibilité pratique d’un tel système.

Critique au nom de l’égalité des droits

Quelle que soit sa forme, tôt ou tard, sans démarches récurrentes (test de sérologie ou PCR réguliers), l’idée est que seules les personnes immunisées y ont droit. Or, l’immunité vaccinale dépend de la possibilité de se vacciner. Le rationnement de l’accès au vaccin créerait donc une file d’attente organisée, qui donnerait des droits immédiats à certains, alors que d’autres n’en bénéficieraient pas tout de suite. Ce serait, d’après certains, une rupture d’égalité dans les droits entre citoyens, pour des droits individuels majeurs.
Pour certains, il s’agit même de la preuve que nous vivons dans une dictature. Mais, dans la mesure où les mêmes considèrent également que porter un masque est la preuve de l’existence de cette même dictature, comment dire ? Disons que ce texte ne s’adresse pas à eux.

Un outil Pareto améliorant ?

Pourtant, ce dispositif est, à la base, typiquement Pareto améliorant. Partant d’une situation où tous sont privés du droit de pratiquer certaines activités, il donne de nouveaux droits à certains, sans réduire ceux des autres. Instaurer un passeport vaccinal améliore l’utilité de certains, sans réduire celle des autres. Il est important de souligner que c’est non seulement l’utilité des consommateurs qui est accrue, mais également celle des producteurs.

Cette façon de penser ne convient que si l’utilité des uns est indépendante de celle des autres. En d’autres termes, si le bonheur de mon voisin me rend malheureux (parce que je ne peux prétendre au même), alors je peux voir comme une baisse d’utilité personnelle le fait qu’il puisse bénéficier du passeport vaccinal alors que moi non. Pourtant, à l’inverse, on peut très bien imaginer des préférences altruistes, qui fassent que le bonheur de mon voisin fasse également (un peu) le mien. Mon utilité dépend positivement de la sienne. Auquel cas, je ne peux que me satisfaire de l’instauration du passeport, même si je n’en bénéficie pas immédiatement.

L’hypothèse d’indépendance de l’utilité individuelle est assez typique de la rationalité néoclassique. Les travaux en économie comportementale tendent (hélas, de mon strict point de vue personnel) à montrer que ce n’est pas l’hypothèse la plus réaliste : l’être humain semble souvent préférer être moins ou aussi malheureux que les autres, plutôt que moins heureux qu’eux (mais quand même heureux). Des expériences montrent par exemple que les individus préfèrent souvent être mal payés, mais mieux que leurs collègues, que bien payé, mais moins bien que leurs collègues. Le salaire relatif est plus important que le salaire absolu pour beaucoup de gens.
On peut ajouter à cela que les préférences sont influencées par des passions tristes et que, confrontés à un sentiment d’injustice, des individus en viennent à tirer une utilité du fait que certains soient privés de droits. J’ai été frappé de constater que certaines personnes, pourtant a priori raisonnables, puissent implicitement rejeter le passeport vaccinal parce qu’il serait particulièrement injuste que les boomers puissent aller “bambocher” avant les jeunes. Peu importe si les boomers n’ont pas été les premiers vaccinés. Ils sont arrivés derrière les soignants, par exemple. À titre personnel, je trouve étrange qu’on ne se réjouirait pas que les soignants puissent profiter avant les autres d’une séance de cinéma. Évidemment, on m’objectera avec malice que vu la réticence de bien d’entre eux vis-à-vis de la vaccination, ça n’aurait pas fait grand monde dans les salles. Mais aux soignants, on pourrait ajouter les personnes immuno-déficientes.

Notez que Gérald Bronner analysait le problème de l’acceptabilité du passeport vaccinal dans une chronique de février dernier (qu’il a reproduite gratuitement sur page Facebook) en termes de théorie des jeux. Il relève que la situation où les non vaccinés votent pour le passeport vaccinal a la même structure que le jeu du Kingmaker. Ceux qui ne sont pas vaccinés ne peuvent pas gagner, mais peuvent décider si les vaccinés gagneront (en rejetant ou pas le passeport). Si on se fie à ce qui précède, ils voteront contre. En février, Bronner suggérait d’organiser un tirage au sort sur un certain nombre de doses hebdomadaires destinées aux non prioritaires, pour inciter ces derniers à valider le principe du passeport. Cela n’a pas été retenu, mais comme il le souligne aujourd’hui “le passeport vaccinal va bien être mis en place et en ouvrant officiellement et subitement la vaccination à tous on n’a certes pas instauré un tirage au sort mais du moins donne-t-on à chacun l’impression qu’il peut se faire vacciner”. Est-ce que cela a le moindre intérêt ? J’en reparle plus loin.

Dans ces conditions, si les préférences conduisent certains individus à souffrir du fait que d’autres soient plus heureux, on doit conclure que l’argument de l’optimum de Pareto ne tient plus : il y a bien des gens qui verront leur utilité baisser par l’instauration d’un passeport vaccinal. Il faudrait donc avoir recours à un autre critère de justice sociale. La boîte de Pandore serait ouverte. Je me garderai bien de le faire.

Et pourtant…

Cette explication sur la forme des préférences mise à part, il y a néanmoins clairement une forme d’incohérence à refuser le passeport vaccinal. Deux points me semblent notables. Le premier est que si l’on a accepté les règles de justice sociale appliquées pour la vaccination, on doit accepter le passeport vaccinal. Le second est que la prise en compte de l’utilité instantanée est irrationnelle, par myopie sur ses intérêts ; une telle attitude néglige certaines externalités positives liées au passeport.

Concernant le premier, en France, il y a eu des discussions légitimes sur l’optimalité de la stratégie de vaccination prioritaire. Fallait-il vacciner les actifs en priorité, plutôt que les personnes âgées, en les maintenant isolées, par exemple ? Dès lors qu’en mars 2020, le choix a été fait de protéger sans isoler de façon discriminée les plus fragiles, il y avait une forme de cohérence à poursuivre dans cette logique, une fois la vaccination possible. On pouvait être critique vis-à-vis du choix initial. Il devient difficile de continuer à le faire lorsqu’il est poursuivi au travers de l’ordre de vaccination. En réalité, l’idée que les personnes les plus à risque ou exposées aient bénéficié du vaccin les premières semble avoir été plutôt bien acceptée. Cela n’exclut pas les débats sur la position qui aurait pu être adoptée vis-à-vis des réfractaires à la vaccination, parmi les populations prioritaires. Mais quelle que soit votre position sur le sujet (disclaimer : la mienne était qu’il fallait les laisser crever et vacciner ceux qui le voulaient, en passant aux suivants sur la liste de priorité), ça ne change pas grand chose à l’affaire, si on analyse la pertinence du passeport vaccinal. Seul le timing est perturbé, pas le principe.

Supposons donc que les gens sont d’accord pour accepter un ordre de vaccination qui découle des principes de justice sociale décidés il y a un an (pour caricaturer, “Pas de vieux laissés de côté”).
Supposons aussi qu’il n’y a pas de moyen de tricher et de griller la file d’attente indûment. C’est un problème sérieux, qui mériterait une discussion entière. Mais, dans les faits, il ne s’est pas posé suffisamment, à mon avis, pour qu’on en tire des conclusions sur ce qui se serait passé en cas d’instauration d’un passeport vaccinal en février.
Dans ces conditions, refuser la possibilité que les premiers vaccinés puissent accéder également les premiers à des activités « déconfinées » est troublant.
On peut faire une analogie entre cette situation et la priorité aux caisses de supermarché pour les femmes enceintes, handicapés, etc. Cette priorité est généralement considérée comme juste et est respectée sans difficultés. Refuser qu’après avoir été considérées comme prioritaires, certaines personnes bénéficient d’un passeport vaccinal, peut être comparé à exiger des personnes prioritaires aux caisses de supermarché qu’elles nous attendent sur le parking avant de rentrer chez elle ; au motif qu’il y aurait sinon une rupture d’égalité dans le temps passé par chacun à faire ses courses. En d’autres termes, soit l’ordre de priorité est considéré comme injuste (et on revient à certaines réflexions précédentes), soit il n’y a pas de raisons d’interdire le passeport vaccinal.

Surtout, et c’est le second point qui montre une forme d’irrationalité chez ses opposants, le passeport vaccinal produit des externalités positives pour ceux qui n’en bénéficient pas à l’instant t. Il permet progressivement à certaines activités de redémarrer, ce qui est une bonne chose pour l’ensemble des individus. Si mon restaurant préféré ne rouvre pas rapidement, peut-être fera-t-il faillite. Si des détenteurs du passeport vaccinal peuvent y manger tout de suite, peut-être qu’il survivra. Une alternative pour moi est donc la suivante : accepter que d’autres en profitent tout de suite (mais pas moi) et pouvoir en profiter plus tard ; ou bien que personne n’en profite maintenant et, finalement… plus jamais.
Si en plus j’étais serveur dans ce restaurant ou patron d’un de ses fournisseurs, le passeport vaccinal m’est utile, même si je déjeune encore chez moi pendant que d’autres s’y goinfrent.

Il me semble que cet aspect est largement négligé par beaucoup de commentateurs. Vincent Bignon me faisait remarquer que, lors du lancement de la campagne de vaccination, l’objectif du gouvernement était de ne pas saturer les capacités hospitalières et que, dès lors, le passeport vaccinal n’avait pas d’utilité. Il a formellement raison. À objectif donné, il ne servait à rien. Mais je ne vois pas pourquoi on se priverait d’un instrument qui permet d’atteindre potentiellement deux objectifs (ou, du moins, de ne pas entraver significativement la réalisation du premier). C’est assez rare de disposer de ce genre d’outil pour s’interdire de l’utiliser. On pourra m’objecter qu’on n’est pas certain que la vaccination empêche la contamination. Non seulement, à l’heure qu’il est, c’est une hypothèse qui ne tient plus (quand la vaccination est complète) mais, de plus, elle n’a jamais été très plausible. Quoi qu’il en soit, en cas de signes inquiétants, on aurait pu faire machine arrière. L’argument massue des “nouveaux variants qui mettront à mal les vaccins”, quant à lui, ne tient pas non plus. S’il est normal d’être attentif à l’évolution en la matière, l’employer pour interdire le passeport vaccinal revient à interdire toute mesure qui ne soit pas un confinement à vie, ou presque.

Quel bénéfice économique ?

Disons-le d’emblée : je n’ai aucune idée chiffrée des bénéfices économiques qu’un passeport vaccinal peut apporter dans l’absolu. À ma connaissance (selon ce que j’ai pu voir passer et après quelques recherches), il n’existe pas de chiffrage. C’est d’ailleurs étonnant car même un calcul de coin de table, avec toutes les réserves nécessaires dûment mentionnées, aurait été le bienvenu.

On peut néanmoins avancer un principe assez trivial. Pour que les effets positifs d’un tel dispositif soient effectifs, il faut le mettre en place rapidement, de sorte à maximiser le bénéfice d’une réouverture progressive des lieux de consommation (chiffre d’affaires, emploi, recettes fiscales, utilité des consommateurs, gains liés à la réduction des faillites, etc.). Chaque semaine, de nouvelles personnes peuvent accéder à ces lieux, au fur et à mesure que la campagne de vaccination se réalise. Plus le dispositif est rapidement instauré, plus les bénéfices pour tous sont élevés en cumulé. Sans quoi, les gains sont réduits.
Du côté des coûts, il y a la gestion (a priori numérique) du dispositif. Compte tenu des coûts de la non activité, il semble évident, à la louche, que quelques dizaines, ou mêmes centaines, de millions d’euros de coûts de gestion peuvent être facilement compensés dans le temps par la reprise d’activité induite.

Source : CovidTracker
Évolution du nombre de personnes vaccinées contre le Covid19 en France

Bon, et maintenant ?

Alors que le gouvernement français envisage un dispositif de cet ordre pour juin 2021 et table sur une vaccination achevée de la population vers la fin de l’été, on peut s’interroger sur l’intérêt d’un tel dispositif aussi tard dans le processus de vaccination. De mon point de vue, c’est même totalement inutile, si on considère que les vaccins vont solutionner la crise sanitaire. Certes, ce n’est pas une hypothèse certaine, car rien ne dit que le virus disparaîtra vraiment après vaccination de la population. Pour autant, si l’épidémie devait connaître une nouvelle vague, avec par exemple de nouveaux variants, je n’imagine pas que cela arrive avant la suppression du dispositif (fin 2021). Disons début 2022.
En particulier, il aurait été utile de mettre en place le passeport dès février pour des activités culturelles mises à l’arrêt (cinéma, concerts, théâtre, etc.). Leur reprise annoncée tardivement, et sans passeport sanitaire, avec des jauges réduites, pose des problèmes d’adaptation de l’offre non négligeables, qui font encore perdre du temps dans la reprise de la production (Il n’est pas simple de programmer des artistes très rapidement en spectacle vivant, par exemple).
La seule raison qu’on peut voir à une activation aussi tardive d’une telle mesure est de chercher à inciter les réticents à la vaccination à s’y soumettre afin de pouvoir s’adonner de nouveau à certains loisirs. Ce qui est une tout autre façon d’aborder le sujet.

Pour terminer, ces problèmes d’acceptation du passeport vaccinal qui, on le comprend bien, reposent sur la problématique des préférences et des critères de justice sociale me font penser que, finalement, l’être humain contemporain est prompt à adopter normativement les formes de rationalité que lui suggère l’économie dans les situations où elles ne font pas toujours bon ménage avec la résolution de problèmes collectifs. Mais les rejettent quand elles pourraient rendre service à la société. Car, d’un point de vue de l’homo economicus parétien ou d’un point de vue ne serait-ce qu’utilitariste, le passeport vaccinal est une évidence. Sacré monde d’après, va…

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