Note de lecture


Le mythe de la théorie du ruissellement
Arnaud Parienty (2018)

Pour se faire conspuer par à peu près tout le monde, lancer une discussion sur la « théorie du ruissellement » est une bonne méthode. Si votre approche se veut équilibrée, vous serez attaqué par ceux qui considèrent que la fiscalité est confiscatoire, par ceux qui la considèrent injustement favorable aux riches et… par les économistes. Car, la « théorie » du ruissellement n’existe pas comme existent la théorie keynésienne, la théorie du revenu permanent ou celle de la croissance endogène. Aucun économiste ne l’a formulée en tant qu’ensemble de propositions formant un tout cohérent que l’on pourrait confronter aux faits. Mieux, personne ne se revendique de quelque chose qui y ressemblerait en tant que tel. Pourtant, on en parle. Lorsque les « premiers de cordée » ont été mis en avant par Emmanuel Macron et que le débat public est resté axé quelques jours sur cette fameuse théorie, j’avais songé à faire le point sur le sujet. J’avais par hasard rapidement échangé sur le sujet avec Antoine Belgodere. En bon économiste, il s’était montré catégorique : il n’y avait aucun intérêt à parler de ce truc qui n’existait pas. Quoique non convaincu, tout en ne disconvenant pas totalement, j’avais conclu qu’il avait raison et renoncé à en faire un billet de blog. De manière cocasse, c’est finalement lui qui s’y était collé et avait décidé de prendre un peu au sérieux cette idée !

Arnaud Parienty suit la même logique dans son ouvrage, mais développe plus longuement la réflexion. Il part du principe que s’il n’existe pas une « théorie du ruissellement », il existe bien un ensemble de mécanismes plus ou moins épars cités par les uns et les autres qui s’appuient sur l’idée qu’il est bon de pratiquer une politique fiscale délibérément anti-redistributive, en réduisant l’impôt des plus riches, avec l’idée que cela bénéficiera aux autres, par un « effet de ruissellement » (trickle-down effect, en anglais). De sorte qu’il donne comme objectif à son libre de répondre à la question de « savoir si réduire les impôts des plus riches accroît le revenu des autres couches de la population ».

Pour l’auteur, il existe trois versions de l’effet de ruissellement. Dans la première version, en donnant de l’argent aux riches, on leur permet de le dépenser, ce qui crée des revenus pour les pauvres (en payant le salaire des serveurs de restaurants). Version sans grand intérêt, dans la mesure où la dépense de chacun est le revenu de tous. Si l’on veut aider les pauvres, autant leur donner l’argent tout de suite. La deuxième version repose sur l’idée qu’en réduisant les impôts des riches, qui épargnent et investissent le plus, on accroît l’investissement et la richesse nationale. Mécanisme qui a du sens, mais qui ne dit pas alors comment seront financées les dépenses publiques. C’est la troisième version qui y répond : le mécanisme sera tellement puissant que la croissance générée engendrera suffisamment de recettes fiscales pour que même les pauvres s’y retrouvent et ne voient pas leurs impôts augmenter. Après avoir évoqué l’usage rhétorique qui peut en être fait pour discréditer une politique supposée n’être qu’une « politique de classes », Parienty analyse les différents éléments repérables parmi les différentes versions.

Le premier repose sur la question de l’épargne des riches et des profits comme soutien de la croissance. Il montre que pour ce qui est de l’épargne des riches les travaux de Nicholas Kaldor sont la base du raisonnement (la répartition du revenu national a un impact sur la croissance dès lors qu’on postule des comportements d’épargne différents selon le niveau de revenu). Et conclut que les conditions dans lesquelles la baisse des impôts des riches engendre un cercle vertueux jusqu’à la croissance, via l’épargne des riches, sont hypothétiques. De même que la hausse des profits des firmes ne se retrouve pas nécessairement dans celle de l’investissement et de la croissance. De proche en proche, l’auteur vient à conclure que le problème actuel de l’économie mondiale est celui de la « stagnation séculaire » et que, dans ces conditions, s’appuyer sur l’épargne des riches et des entreprises pour stimuler la croissance et les revenus des classes moyennes et populaires est absurde. Cet argument est discuté, mais suffisamment pris au sérieux dans la littérature actuelle pour mettre en doute le mécanisme du ruissellement ou, du moins, son caractère assuré.

Arnaud Parienty s’en prend ensuite à la « version forte » du ruissellement, incarnée par la courbe de Laffer. Sa présentation en est simple et efficace. Il montre la pertinence logique d’un raisonnement qui consiste à dire qu’à partir d’un certain taux d’imposition, la fiscalité tue l’activité. Puis il pointe l’incomplétude théorique du modèle, qui ne dit aucunement où se situe ce taux. Il montre finalement que les études empiriques sur le sujet ne montre pas l’existence d’un effet Laffer (difficile à évaluer, par ailleurs) et que lorsqu’on diminue l’impôt des plus riches, c’est aux autres de compenser la baisse des recettes fiscales. Au passage, l’auteur relativise le raisonnement qui a prévalu dans la transformation de l’ISF en IFI, montrant que l’argument selon lequel il remplace la rente par l’investissement productif n’est pas aussi avéré que supposé. Assez bizarrement, il finit par une considération sur le partage des revenus générés par la croissance au cours des dernières décennies, largement favorables aux plus riches, sans insister longuement sur ce point. C’est pourtant un aspect majeur de la discussion : depuis presque 40 ans, la fiscalité est moins progressive et il ne semble pas que les plus modestes en profitent.

L’auteur analyse ensuite en quoi la recherche d’un effet de ruissellement pourrait être contraire à l’objectif de croissance. À la vue de Kaldor sur le sujet, on peut opposer un certain nombre de mécanismes assez connus, en particulier ceux fondés sur l’insuffisante accumulation de capital humain chez les non-riches. Il s’appuie également sur les travaux empiriques des années 2010, dont les conclusions peuvent se résumer simplement à « trop d’inégalités nuit à la croissance ». Il est donc essentiel d’être prudent lorsqu’on conduit un politique visant à accroître les inégalités en espérant qu’elles conduiront à plus de croissance, donc à des revenus plus élevés pour tous.

Parienty interroge ensuite l’idée selon laquelle moins taxer les riches serait essentiel pour les empêcher de fuir à l’étranger. Il présente la problématique et questionne l’impact effectif d’une imposition importante sur l’exil fiscal. Sans être particulièrement critique à l’égard, par exemple, de l’instauration de l’impôt à taux constant sur les revenus du capital, il souligne néanmoins un point connu : on ne dispose d’aucun chiffre solide sur les motifs de migration des Français parmi les plus fortunés. Suivent des développements sur l’impôt sur les sociétés dans un contexte mondialisé et les problèmes qu’ils posent, en rapport notamment avec les paradis fiscaux ou l’harmonisation fiscale européenne. On perd ici un peu le fil de la réflexion première. Non pas que la question de la concurrence fiscale soit sans intérêt, mais les réflexions autour d’un effet de ruissellement ne portent généralement pas sur ce point. Ce sont très majoritairement, et cela peut effectivement surprendre, des argument conduits en économie fermée. Néanmoins, il est exact que c’est un point que ne manquent pas d’aborder ceux qui peuvent défendre ce qui ressemble de près ou de loin à un mécanisme de ruissellement. Preuve que le statut de « non théorie » du ruissellement finit toujours par repointer son nez. Parienty retombe finalement sur ses pieds, en soulignant à juste titre qu’il est plus glorieux de justifier une baisse des impôts par un raisonnement basé sur leur capacité à investir que sur une incapacité à s’opposer à la concurrence fiscale.

La dernière partie du livre conduit une réflexion sur une possible motivation inavouable des baisse d’impôts pour les revenus les plus élevés. Partie qui ne s’impose pas d’elle-même, mais semble répondre à la glorification des « premiers de cordée » par Macron. En d’autres termes, évoquer un ruissellement est une manière élégante de dire que les riches méritent bien une baisse d’impôts. Ce à quoi Parienty répond principalement que beaucoup sont plus rentiers qu’entrepreneurs schumpéteriens.

Entre le risque d’un objet insaisissable et les discussions polémiques qui l’entourent, il n’était pas facile d’écrire pareil ouvrage. Parienty s’en sort très bien. D’abord parce que, hormis vers la fin du livre, il circonscrit à mon sens correctement la problématique. Ensuite, parce qu’il montre également très bien quels sont les risques à foncer tête baissée dans une rhétorique politique dénuée de sens (parler d’une théorie que personne n’embrasse, mais qu’on agite pour discréditer tout ce qui pourrait y être apparenté) et s’en préserve lui-même (presque) parfaitement. Enfin, parce que le livre s’appuie sur une présentation de grande qualité de théories et de faits dont l’existence, elle, ne fait aucun doute. Et, finalement, c’est peut-être le plus important à retenir de cet ouvrage : on y apprend des choses, quoi qu’on veuille finir par conclure sur la théorie du ruissellement.

Stéphane Ménia
04/01/2019

Arnaud Parienty, Le mythe de la théorie du ruissellement. , La découverte, 2018 (11 €)

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