Note de lecture


Introduction à Keynes
Pascal Combemale (2010)

Cet opus de la collection Repères dormait dans ma bibliothèque (non lu) depuis 2010. Happé par d’autres urgences, j’avais reporté sa lecture, jusqu’à l’oublier. C’est en lisant une autre « Introduction à… » de cette série (celle consacrée à Raymond Aron, que j’ai également bien aimée) que j’ai repensé à l’introduction à Keynes de Pascal Combemale. Alors, vous me direz que des introductions à la pensée de Keynes, il y en a pléthore. Ce n’est pas faux. Mais, après lecture, celle-ci fait partie des bonnes ; pour plusieurs raisons.

La première, pas la plus importante, est que l’ouvrage en est à sa quatrième édition ; un gage de qualité a priori. La deuxième réside dans le fait que l’ouvrage contient une densité d’information remarquable, grâce à une rédaction très efficace. On voit mal comment Combemale aurait pu distiller plus de matière en 120 pages. Je suis tenté de considérer que c’est l’aspect le plus percutant du texte. La troisième, corollaire de la précédente, porte sur le choix des citations du maître de Cambridge, dont on se dit à chaque fois qu’elles sont particulièrement bien choisies pour illustrer la présentation de ses idées. Par ailleurs, la l’exposé de la pensée de Keynes allie simultanément plusieurs qualités : une connaissance précise, une structure rigoureuse et une didactique remarquable. Notez que l’ouvrage se base sur l’ensemble des écrits de Keynes. Même si l’accent est mis sur sa théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, son analyse est appuyée par la lecture de l’ensemble de son œuvre. Au total, on a entre les mains un ouvrage à la fois érudit, rigoureux et pédagogique.

Enfin, la structure de l’ouvrage est bien pensée. Pour commencer, elle offre à l’œuvre de Keynes un arrière plan biographique et intellectuel large, puis les axes clés de sa constitution comme remise en cause du paradigme « classique ». Le livre montre bien en quoi la construction de le keynésianisme est l’œuvre d’un penseur novateur, mais tout autant celle d’un stratège et tacticien de la méthodologie économique, dont le but était de briller en détrônant ses maîtres. L’ouvrage est ainsi très clair sur le fait que Keynes a régulièrement fait des concessions à la science normale de l’époque, non par conviction théorique, mais afin de mieux la dynamiter de l’intérieur. Un cas d’école.

Cette approche du « combat universitaire » aura apporté des bienfaits à l’économie, en montrant les lacunes des théories passées et en imposant un paradigme fécond. Le revers de la médaille, bien connu des lecteurs de Keynes dans le texte, est une somme de textes régulièrement brouillons, alambiqués, contradictoires, lapidaires, voire énigmatiques. De sorte qu’aujourd’hui encore, le keynésianisme n’est ni une doctrine achevée, ni unifiée, ni même complète. Certains soupçonnent même Keynes d’avoir, par malice, laissé des ombres dans son propos (ou au moins s’en être amusé).

Cet aspect ambigu de l’œuvre conduit ensuite Pascal Combemale à intercaler un chapitre destiné à aider le lecteur égaré dans la théorie générale, à éviter la déprime, en y mentionnant les points problématiques chez Keynes. Il revient ensuite sur la partie de la pensée de Keynes la plus radicale, qu’on peut appeler « économie monétaire de production ». C’est elle qui contient les éléments les plus ambitieux de la vision keynésienne, en insistant sur les questions liées à l’incertitude sur le futur dans les décisions des agents économiques. Incertitudes portées par la question de la monnaie (et de la finance), qui aujourd’hui encore offrent l’alternative conceptuelle la plus crédible à une vision par trop équilibrée de l’économie, au travers par exemple des analyses en termes de bulles spéculatives, de conventions ou d’esprits animaux.

Le dernier chapitre se penche sur la vision de Keynes des politiques économiques. Une vision trop souvent malmenée, car caricaturée, par les uns et les autres ; opposants ou partisans. Elle révèle son pragmatisme. Par exemple, Keynes ne négligeait nullement la politique monétaire. Le recours à la politique budgétaire ne se justifie pour lui que dans les situations de sous-emploi durable. En bon bourgeois conscient des risques que l’inflation peut faire peser sur l’ordre social, il se méfiait d’une « maltraitance » infligée à la monnaie qui ne serait pas justifiée par les nécessités de s’en servir comme d’une huile dans les rouages. En d’autres termes, ce que tous les économistes pourraient vous dire aujourd’hui. Sur un autre plan, il y a une confusion persistante chez certains dans la compréhension du rapport de Keynes à la question sociale. Tout porte à croire qu’il se contrefichait royalement du pauvre en tant que tel. C’est, de facto, une erreur que de considérer que le keynésianisme soit le père de l’État providence ou autres fadaises entendus régulièrement. Les revenus des pauvres et la limitation des inégalités ne sont un objectif chez lui que pour deux raisons : parce qu’ils peuvent alimenter le multiplicateur et l’approche en termes de demande effective, d’une part ; parce que les ménager permet de maintenir les masses dans un état de calme propice à préserver l’ordre bourgeois, d’autre part. Tout au plus, pourra-t-on lui reconnaître d’avoir appelé de ses vœux une société de l’abondance où nous serions tous – bourgeois ou prolétaires – libérés du labeur et où nous pourrions utiliser notre temps à des activités qui élèvent l’esprit. Quand on évoque cet aspect des réflexions de Keynes, je me demande d’ailleurs toujours ce qu’il penserait de l’audience de la télé-réalité et du temps que nous passons à poster des photos de chats sur les réseaux sociaux.

Tous ces aspects sont présentés de façon fluide par Combemale, dans un style aussi limpide et agréable que possible. Il faudra néanmoins réserver l’ouvrage à un public averti ou motivé. Un must pour les étudiants. Sa qualité technique n’en fait pas une lecture qui conviendra à tous car il est difficile de parler de vulgarisation ; plutôt de simplification. Dans ce registre, en tout cas, c’est une réussite.

Voici la table des matières de l’ouvrage.

Introduction
I /Keynes et après
1. Keynes, le politique
2. Projet pragmatique et projet radical
II / De l’économie classique à l’économie keynésienne
1. Une économie classique caricaturée
2. Marché du travail, emploi et chômage
La version classique – La critique keynésienneLe sophisme de composition – Quelle corrélation entre salaires nominaux et salaires réels ?
3. Marché des biens et loi de Say
L’égalité épargne/investissement – La critique keynésienne
4. La monnaie
La préférence pour la liquiditéLa détermination du taux d’intérêt
5. K contre C
III / L’économie de Keynes : vision d’ensemble
1. Une analyse systémique
2. Le schéma d’ensemble
Le niveau de l’emploi – La demande effecticve – Le multiplicateur, première version – Investir… – …ou thésauriser, ou spéculer…
IV / Trois énigmes
1. La demande effective
Des difficultés de l’analyse macroéconomique
2. I = S ou I = S ?
Épargner sans investir ? – Investir sans épargner ?
Le chapitre XVII : « Les propriétés essentielles de l’intérêt et de la monnaie »
Épargne et taux d’intérêt – Comment intégrer la monnaie dans l’économie ?
V/ L’économie monétaire de production

1. Incertitude, spéculation, convention
De l’incertitude à la convention – Anticipations de court et long terme – Marché financier et convention – Investissement ou spéculation – Quel degré d’instabilité ?
2. Vers l’économie monétaire de production
Et le profit ? – Les limites de l’analyse circuitiste
VI / Eléments de politique économique
1. Contre la déflation
2. Contre l’austérité en situation de sous-emploi
3. Pour et contre l’inflation
4. Politiques monétaire et budgétaire
5. La réforme des règles du jeu économique international
6. Logiques sociales des politiques économiques
Une analyse sociopolitique de phénomènes économiques – L’euthanasie des rentiers
Conclusion
Repères bibliographiques.

Stéphane Ménia
19/11/2018

Pascal Combemale, Introduction à Keynes. , La découverte, 2010 (10 €)

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