{"id":7605,"date":"2011-06-15T14:39:02","date_gmt":"2011-06-15T14:39:02","guid":{"rendered":"http:\/\/127.0.0.1\/import\/?p=1605"},"modified":"2011-06-15T14:39:02","modified_gmt":"2011-06-15T14:39:02","slug":"l-euro-survivra-t-il","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/l-euro-survivra-t-il\/","title":{"rendered":"L&rsquo;euro survivra-t-il?"},"content":{"rendered":"<p>C&rsquo;est avec une <a href=\"http:\/\/bigbrowser.blog.lemonde.fr\/2011\/06\/14\/alarmiste-leconomiste-nouriel-roubini-envisage-la-fin-de-la-zone-euro-dici-fin-cinq-ans-ft\/\" hreflang=\"fr\">magnifique<\/a> <a href=\"http:\/\/www.lefigaro.fr\/conjoncture\/2011\/06\/14\/04016-20110614ARTFIG00351-roubini-predit-l-explosion-de-l-eurozone.php\" hreflang=\"fr\">unanimit\u00e9<\/a> <a href=\"http:\/\/www.arretsurimages.net\/vite.php?id=11423\" hreflang=\"fr\">moutonni\u00e8re<\/a> que la presse a repris, hier, l&rsquo;article de <a href=\"http:\/\/www.economonitor.com\/nouriel\/2011\/06\/13\/the-eurozone-heads-for-break-up\/\" hreflang=\"fr\">Nouriel Roubini paru dans le financial times<\/a>, annon\u00e7ant le futur \u00e9clatement de la zone euro. La discussion de l&rsquo;article s&rsquo;est limit\u00e9e \u00e0 l&rsquo;argument d&rsquo;autorit\u00e9, version Madame Irma l&rsquo;a dit&nbsp;: Roubini, qui a \u00ab\u00a0pr\u00e9dit la crise des subprimes\u00a0\u00bb, annonce que la zone euro va exploser. Tous aux abris!<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, Roubini n&rsquo;a jamais pr\u00e9dit la crise des subprimes, se contentant d&rsquo;annoncer tous les ans entre 2001 et 2006 une crise de change aux USA qu&rsquo;on attend toujours, pour soigner sa publicit\u00e9 en 2007 \u00e0 grands coups de \u00ab\u00a0je l&rsquo;avais bien dit\u00a0\u00bb et acqu\u00e9rir d&rsquo;un coup le statut de gourou m\u00e9diatique cosmoplan\u00e9taire. Certains font l&rsquo;effort de rappeler que les annonces de Roubini peuvent \u00eatre <a href=\"http:\/\/bruxelles.blogs.liberation.fr\/coulisses\/2011\/05\/le-moulin-%C3%A0-rumeurs-contre-la-gr%C3%A8ce.html\" hreflang=\"fr\">interess\u00e9es<\/a>. Deuxi\u00e8mement, des journalistes qui font leur m\u00e9tier ne se limitent pas \u00e0 des arguments d&rsquo;autorit\u00e9, mais jugent les arguments sur leur contenu. Certains sont capables de le faire, ils sont h\u00e9las bien rares. Troisi\u00e8mement, personne aujourd&rsquo;hui ne peut pr\u00e9tendre honn\u00eatement pr\u00e9voir l&rsquo;avenir de l&rsquo;euro. On peut jouer \u00e0 la montre arr\u00eat\u00e9e qui donne l&rsquo;heure juste deux fois par jour (ce qui est le cas de tous les gourous m\u00e9diatiques de la pr\u00e9diction) mais c&rsquo;est se moquer du monde.<\/p>\n<p>On peut par contre \u00e9clairer les probl\u00e8mes de la zone euro, discuter entre autres les arguments de Roubini (qui est souvent int\u00e9ressant, lorsqu&rsquo;il ne joue pas les gourous). Ce n&rsquo;est pas simple, parce que cela exige d&rsquo;aborder des dimensions \u00e9conomiques, politiques, institutionnelles, complexes. Les sciences sociales n&rsquo;offrent pas de boule de cristal, mais des \u00e9clairages. Et cela donne des posts longs.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re erreur consiste \u00e0 croire que la crise de la zone euro est une crise de vertu. Cela consiste \u00e0 se focaliser sur le cas de ces grecs tricheurs qui ont cach\u00e9 leurs d\u00e9ficits, et qu&rsquo;il faut d\u00e9sormais se coltiner. Il y a une histoire de vertu pour chaque cas particulier. Les portugais qui ont aussi mal g\u00e9r\u00e9 leurs finances publiques. Irlandais et espagnols ne cadrent pas dans le paysage (ils ont mieux respect\u00e9 les crit\u00e8res de convergence que les allemands entre 2000 et 2007), qu&rsquo;\u00e0 cela ne tienne&nbsp;: ils ont laiss\u00e9 filer leur bulle immobili\u00e8re. Le march\u00e9 du travail est trop r\u00e9glement\u00e9 (Espagne) leurs banques ne sont pas assez r\u00e9glement\u00e9es (Irlande). Ces \u00e9l\u00e9ments ont une part de v\u00e9rit\u00e9, mais passent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;essentiel&nbsp;: les probl\u00e8mes structurels de l&rsquo;euro en tant que tel. Pour le comprendre, deux outils sont utiles&nbsp;: le <a href=\"http:\/\/www.google.fr\/url?sa=t&amp;source=web&amp;cd=2&amp;ved=0CCAQFjAB&amp;url=http%3A%2F%2Fen.wikipedia.org%2Fwiki%2FImpossible_trinity&amp;rct=j&amp;q=mundell%20triangle&amp;ei=dKT4TcOIA8KahQePqI3xCw&amp;usg=AFQjCNH_9B6nfZFtz8Nd5u7Gqh6nvjilnQ&amp;sig2=dbKCAoCEjP2drTqDVIJ0iw&amp;cad=rja\" hreflang=\"fr\">triangle d&rsquo;incompatibilit\u00e9<\/a> de Mundell et le <a href=\"http:\/\/rodrik.typepad.com\/dani_rodriks_weblog\/2007\/06\/the-inescapable.html\" hreflang=\"fr\">trilemme politique<\/a> de Rodrik.<\/p>\n<p>La grille de lecture pour comprendre l&rsquo;euro est bien connue&nbsp;: c&rsquo;est la th\u00e9orie de la zone mon\u00e9taire optimale, dont le point de d\u00e9part est le triangle d&rsquo;incompatibilit\u00e9 de Mundell. Il est impossible d&rsquo;avoir simultan\u00e9ment dans un groupe de pays&nbsp;:<\/p>\n<p>&#8211; flux de capitaux ouverts<\/p>\n<p>&#8211; fixit\u00e9 des taux de change<\/p>\n<p>&#8211; politique mon\u00e9taire autonome dans les diff\u00e9rents pays.<\/p>\n<p>On ne peut, au mieux, en avoir que <a href=\"http:\/\/www.slate.com\/?id=36764\" hreflang=\"fr\">deux sur les trois<\/a>. Reste alors \u00e0 savoir dans quelles circonstances, l&rsquo;une ou l&rsquo;autre des combinaisons est possible. Le choix de l&rsquo;int\u00e9gration financi\u00e8re et de la monnaie unique est celui de la zone euro (c&rsquo;est ce qui pr\u00e9vaut aussi \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des USA, entre les diff\u00e9rents \u00e9tats qui partagent le dollar). Il revient donc \u00e0 se demander si la perte de l&rsquo;autonomie de la politique mon\u00e9taire entre les diff\u00e9rents pays est un aussi grand probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Elle peut le devenir s&rsquo;il y a de trop grandes diff\u00e9rences \u00e9conomiques entre les diff\u00e9rentes zones partageant la m\u00eame devise. Si une r\u00e9gion conna\u00eet une r\u00e9cession, la r\u00e9ponse standard consiste \u00e0 modifier la politique mon\u00e9taire, ce qui abaisse le taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat et le taux de change, \u00e9levant la demande. Si cette possibilit\u00e9 n&rsquo;existe pas, il est possible de faire jouer la politique budg\u00e9taire (sauf que les ressources publiques sont limit\u00e9es, surtout en p\u00e9riode de r\u00e9cession); l&rsquo;alternative in\u00e9luctable est un ajustement par les co\u00fbts, c&rsquo;est \u00e0 dire, une d\u00e9flation salariale qui r\u00e9tablit la comp\u00e9titivit\u00e9 et la rentabilit\u00e9 des entreprises. Or une d\u00e9flation est particuli\u00e8rement douloureuse&nbsp;: dans le cas des USA, si un \u00e9tat conna\u00eet une r\u00e9cession, celle-ci sera compens\u00e9e par le budget f\u00e9d\u00e9ral (qui fait que pour 100 de baisse du revenu, un \u00e9tat r\u00e9cup\u00e8re environ 60); et la mobilit\u00e9 des salari\u00e9s, qui quittent les \u00e9tats en r\u00e9cession pour aller l\u00e0 o\u00f9 le march\u00e9 de l&#8217;emploi est plus attractif.<\/p>\n<p>Dans la zone euro, ces deux facteurs ne jouent pas&nbsp;: le budget europ\u00e9en est d\u00e9risoire et peu contracyclique; la mobilit\u00e9 des travailleurs est faible, ne f\u00fbt-ce qu&rsquo;\u00e0 cause des probl\u00e8mes linguistiques. Pour que l&rsquo;euro fonctionne, il fallait donc soit qu&rsquo;il provoque la convergence entre les \u00e9conomies europ\u00e9ennes, soit qu&rsquo;\u00e0 terme, on ajoute \u00e0 la monnaie unique un budget europ\u00e9en significatif, ou des m\u00e9canismes de solidarit\u00e9 budg\u00e9taire entre nations. Pour les europhiles les plus convaincus, ce qui \u00e9tait une faiblesse de la construction de l&rsquo;euro deviendrait une force, en rendant in\u00e9luctable un f\u00e9d\u00e9ralisme budg\u00e9taire et une union europ\u00e9enne renforc\u00e9e. La technique des petits pas de Monnet, comme toujours.<\/p>\n<p>La convergence \u00e9conomique souhait\u00e9e n&rsquo;est pas intervenue, bien au contraire.<a href=\"http:\/\/www.economist.com\/blogs\/freeexchange\/2011\/06\/europes-europe-crisis\" hreflang=\"fr\"> La politique mon\u00e9taire unique a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9e \u00e0 la zone euro en moyenne, mais inadapt\u00e9e \u00e0 tous les pays en particulier<\/a>. Elle a amplifi\u00e9, notamment, les bulles (immobili\u00e8res, ou sur les titres de la dette grecque) et cr\u00e9\u00e9 aujourd&rsquo;hui d&rsquo;\u00e9normes d\u00e9calages de comp\u00e9tivit\u00e9 entre pays. Les m\u00e9canismes de convergence entre budgets publics se sont av\u00e9r\u00e9s une vaste plaisanterie, la convergence des taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat encourageant m\u00eame les divergences budg\u00e9taires. Il y a donc maintenant trois possibilit\u00e9s, que d\u00e9crit <a href=\"http:\/\/www.economonitor.com\/nouriel\/2011\/06\/13\/the-eurozone-heads-for-break-up\/\" hreflang=\"fr\">Roubini<\/a>&nbsp;:<\/p>\n<p>&#8211; un f\u00e9d\u00e9ralisme budg\u00e9taire important, dans lequel les dettes des \u00e9tats p\u00e9riph\u00e9riques sont prises en charge par l&rsquo;Union Europ\u00e9enne, avec un contr\u00f4le accru de celle-ci sur les politiques \u00e9conomiques nationales en contrepartie.<\/p>\n<p>&#8211; un d\u00e9faut partiel des pays p\u00e9riph\u00e9riques, avec une forte d\u00e9valuation de l&rsquo;euro pour r\u00e9tablir, au moins partiellement, leur comp\u00e9titivit\u00e9. Mais cela exigerait de la banque centrale europ\u00e9enne une politique inadapt\u00e9e pour les pays du coeur, qu&rsquo;elle n&rsquo;a aucune raison de mener. Sans parler des cons\u00e9quences syst\u00e9miques de ces d\u00e9fauts, susceptibles de provoquer une autre crise financi\u00e8re majeure.<\/p>\n<p>&#8211; un r\u00e9tablissement des \u00e9conomies p\u00e9riph\u00e9riques par des r\u00e9formes structurelles, une d\u00e9flation prolong\u00e9e, et une aust\u00e9rit\u00e9 budg\u00e9taire pour finir par r\u00e9tablir les finances publiques nationales. Sauf que cela implique une p\u00e9riode de r\u00e9cession tellement longue, sans espoir de voir les choses s&rsquo;am\u00e9liorer rapidement, car l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 ne fait qu&rsquo;amplifier les probl\u00e8mes budg\u00e9taires et l&rsquo;endettement priv\u00e9.<\/p>\n<p>On peut constater que pour l&rsquo;instant, la voie choisie par l&rsquo;Europe est une combinaison de ces diff\u00e9rentes options. La BCE a soutenu l&rsquo;activit\u00e9 avec des politiques non conventionnelles. Le fonds europ\u00e9en de stabilisation financi\u00e8re (FESF) est un m\u00e9canisme de soutien budg\u00e9taire pour les pays p\u00e9riph\u00e9riques ne parvenant plus \u00e0 se financer \u00e0 un niveau tol\u00e9rable sur les march\u00e9s. Ce soutien est conditionn\u00e9 \u00e0 des r\u00e9formes \u00e9conomiques et une aust\u00e9rit\u00e9 budg\u00e9taire visant \u00e0 faire enfin converger les \u00e9conomies. A terme, il faudra une <a href=\"http:\/\/bruxelles.blogs.liberation.fr\/coulisses\/2011\/06\/jean-claude-trichet-propose-un-saut-f%C3%A9d%C3%A9ral-pour-sauver-leuro.html\" hreflang=\"fr\">politique budg\u00e9taire commune<\/a>, dont le pacte de comp\u00e9titivit\u00e9 est une \u00e9bauche. L&rsquo;id\u00e9e est de poursuivre cela, cahin-caha, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la situation s&rsquo;am\u00e9liore, en consid\u00e9rant que les alternatives sont pires.<\/p>\n<p>L&rsquo;argument de Roubini se limite \u00e0 dire que ces solutions ne seront pas politiquement tenables. Pour l&rsquo;instant, aucun pays, m\u00eame la Gr\u00e8ce, n&rsquo;envisage le d\u00e9faut. Pour la Gr\u00e8ce, la raison est simple&nbsp;: un d\u00e9faut couperait le pays des march\u00e9s financiers, or le budget de l&rsquo;Etat grec est en d\u00e9ficit primaire (les d\u00e9penses hors charge de la dette sont sup\u00e9rieures aux recettes) ce qui le placerait en cessation de paiement. Par ailleurs, cela provoquerait la faillite des institutions financi\u00e8res grecques qui sont lourdement charg\u00e9es en dette publique. Mais \u00e0 plus long terme, si le gouvernement grec se trouve en exc\u00e9dent primaire apr\u00e8s une longue p\u00e9riode d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 devenue insupportable pour la population, il ne pourront plus faire autrement; et les citoyens du coeur de l&rsquo;Europe ne supporteront plus de soutenir des pays dont les efforts donnent si peu de r\u00e9sultats. Du coup, la zone euro \u00e9clatera.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 la pr\u00e9vision de Roubini. Appuy\u00e9e sur un cadre \u00e9conomique on ne peut plus standard, on peut noter qu&rsquo;elle repose sur un pari en mati\u00e8re politique&nbsp;: le degr\u00e9 de tol\u00e9rance des populations des pays p\u00e9riph\u00e9riques, et des pays du coeur de l&rsquo;Europe. L\u00e0 dessus, Roubini se limite \u00e0 dire \u00ab\u00a0ca ne passera pas\u00a0\u00bb. On peut lui r\u00e9torquer que la combinaison d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 budg\u00e9taire et de soutien temporaire a fonctionn\u00e9 pour <a href=\"http:\/\/www.economist.com\/blogs\/freeexchange\/2011\/06\/europes-debt-crisis-0?fsrc=scn\/tw\/te\/bl\/aeurozonestraitjacket\" hreflang=\"fr\">certains pays<\/a> candidats \u00e0 l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 l&rsquo;euro. Sur quelle base? Il est n\u00e9cessaire pour \u00e9valuer cet argument de s&rsquo;appuyer sur des perspectives int\u00e9grant les dimensions \u00e9conomiques et politiques. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on trouve dans cet <a href=\"http:\/\/ineteconomics.org\/sites\/inet.civicactions.net\/files\/BWpaper_OROURKE_040811.pdf\" hreflang=\"fr\">article de Kevin O&rsquo;Rourke<\/a>, et surtout dans cette <a href=\"http:\/\/www2.lse.ac.uk\/europeanInstitute\/LEQS\/LEQSPaper36.pdf\" hreflang=\"fr\">analyse de Fritz Sharpf<\/a>.<\/p>\n<p>O&rsquo;Rourke compl\u00e8te le triangle de Mundell par le <a href=\"http:\/\/rodrik.typepad.com\/dani_rodriks_weblog\/2007\/06\/the-inescapable.html\" hreflang=\"fr\">trilemme de Rodrik<\/a>, qu&rsquo;il a notament expos\u00e9 dans son <a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/Globalization-Paradox-Democracy-Future-Economy\/dp\/0393071618\/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;qid=1308145269&amp;sr=8-1\" hreflang=\"fr\">dernier livre<\/a>. Le trilemme de Rodrik est le suivant. Il est impossible d&rsquo;avoir simultan\u00e9ment&nbsp;:<\/p>\n<p>&#8211; une int\u00e9gration \u00e9conomique et financi\u00e8re pouss\u00e9e (libre \u00e9change, flux de capitaux ouverts, monnaie unique, etc)<\/p>\n<p>&#8211; des \u00e9tats-nations souverains<\/p>\n<p>&#8211; la d\u00e9mocratie<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est possible d&rsquo;en avoir que deux sur les trois. On peut rapidement l&rsquo;expliquer ainsi&nbsp;: l&rsquo;int\u00e9gration \u00e9conomique impose une comp\u00e9tition entre les Etats qui limite leur capacit\u00e9 \u00e0 adopter les politiques interventionnistes que souhaitent les populations. Le gouvernement peut alors soit d\u00e9cider d&rsquo;ignorer la volont\u00e9 des habitants, et pr\u00e9server au passage sa libert\u00e9 de choix; soit d\u00e9cider d&rsquo;abandonner sa souverainet\u00e9 et de transf\u00e9rer les aspirations d\u00e9mocratiques \u00e0 des instances supranationales. Avant la premi\u00e8re guerre mondiale, sous le r\u00e9gime de l&rsquo;\u00e9talon-or, les populations n&rsquo;avaient pas tellement leur mot \u00e0 dire sur les politiques nationales. Il \u00e9tait donc possible d&rsquo;avoir un monde constitu\u00e9 d&rsquo;\u00e9tats-nations fortement int\u00e9gr\u00e9s \u00e9conomiquement, dans lequel les populations devaient supporter des \u00e9pisodes de d\u00e9flation prolong\u00e9e (en cas de probl\u00e8mes, on envoyait la troupe mater les protestataires). L&rsquo;extension de la d\u00e9mocratie a rendu cela intol\u00e9rable, jusqu&rsquo;au point extr\u00eame des ann\u00e9es 30, avec un essor \u00e9norme du protectionnisme et l&rsquo;abandon de l&rsquo;\u00e9talon-or. Bretton-Woods \u00e9tait un compromis&nbsp;: limitation de l&rsquo;int\u00e9gration \u00e9conomique, et exercice de la d\u00e9mocratie au sein d&rsquo;\u00e9tats souverains. Victime de son propre succ\u00e8s, ce compromis ne fonctionne plus.<\/p>\n<p>Le trilemme de Rodrik illustre donc le probl\u00e8me pos\u00e9 par l&rsquo;int\u00e9gration \u00e9conomique europ\u00e9enne. Amplifier celle-ci pour passer \u00e0 la monnaie unique exige de soit renoncer \u00e0 la souverainet\u00e9 nationale, soit \u00e0 la d\u00e9mocratie. De fa\u00e7on int\u00e9ressante, l&rsquo;Europe a choisi de ne pas choisir. La politique mon\u00e9taire a \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9e \u00e0 une instance technocratique, la banque centrale europ\u00e9enne, sur laquelle ne s&rsquo;exerce aucun contr\u00f4le d\u00e9mocratique. La politique budg\u00e9taire est elle rest\u00e9e le lieu de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique et des choix d\u00e9mocratiques. La crise actuelle est l&rsquo;expression de cette absence de choix.<\/p>\n<p>La r\u00e9glementation financi\u00e8re illustre ce probl\u00e8me. Les populations y sont extr\u00eamement favorables dans tous les pays de l&rsquo;UE. Mais dans une \u00e9conomie int\u00e9gr\u00e9e, les institutions financi\u00e8res sont mobiles. Les \u00e9tats sont donc dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 de r\u00e9glementer fortement la finance sous peine de voir leurs entreprises s&rsquo;installer dans un pays moins r\u00e9glement\u00e9&nbsp;: il en r\u00e9sulte une course vers le moins-disant r\u00e9glementaire. La seule solution serait alors de transf\u00e9rer les d\u00e9cisions en la mati\u00e8re \u00e0 une instance supranationale qui pourrait satisfaire les aspirations citoyennes en la mati\u00e8re, faisant sauter au passage la souverainet\u00e9 des \u00e9tats.<\/p>\n<p>Sauf que la souverainet\u00e9 des Etats ne dispara\u00eet pas comme cela. Il est surtout tr\u00e8s difficile de construire des institutions europ\u00e9ennes d\u00e9mocratiques regard\u00e9es comme l\u00e9gitimes aupr\u00e8s des populations. La l\u00e9gitimit\u00e9 ne se limite pas \u00e0 des \u00e9lections, surtout vue la fa\u00e7on dont se font les \u00e9lections europ\u00e9ennes. Les d\u00e9cisions importantes restent inter\u00e9tatiques, les seules alternatives sont technocratiques. Cela vaut en mati\u00e8re \u00e9conomique comme dans les autres domaines (voir la politique \u00e9trang\u00e8re ou de d\u00e9fense, avec le cas libyen). En mati\u00e8re \u00e9conomique, les plans de sauvetage de la zone euro sont men\u00e9s contre les opinions publiques. Les allemands ne veulent pas payer pour les grecs, les grecs se voient imposer des politiques d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 par des bureaucrates europ\u00e9ens et des dirigeants sans l\u00e9gitimit\u00e9 aupr\u00e8s de la population.<\/p>\n<p>Dans le cas grec, le<a href=\"http:\/\/bruxelles.blogs.liberation.fr\/coulisses\/2011\/06\/la-gr%C3%A8ce-ou-les-%C3%A9curies-daugias.html\" hreflang=\"fr\"> rejet des politiques nationaux<\/a> est tel qu&rsquo;il est possible d&rsquo;envisager, au moins pour un temps, qu&rsquo;un contr\u00f4le ext\u00e9rieur soit consid\u00e9r\u00e9 comme l\u00e9gitime. Mais cette situation est-elle durable? Si les \u00e9tats conservent leur souverainet\u00e9, il faudra soit pouvoir agir durablement contre les volont\u00e9s des populations; l&rsquo;alternative, c&rsquo;est que l&rsquo;union \u00e9conomique et mon\u00e9taire explose.<\/p>\n<p>Comme le montre Scharpf dans ce qui constitue <a href=\"http:\/\/www2.lse.ac.uk\/europeanInstitute\/LEQS\/LEQSPaper36.pdf\" hreflang=\"fr\">la meilleure analyse, \u00e0 ce jour, de la situation \u00e9conomique et politique europ\u00e9enne<\/a>, le compromis initial de l&rsquo;UEM doit \u00eatre compris dans la perspective de la l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir politique. La politique mon\u00e9taire est diff\u00e9rente de la politique budg\u00e9taire parce que ses effets se font sentir de fa\u00e7on collective, contrairement aux autres instruments de politique \u00e9conomique. La fiscalit\u00e9, la d\u00e9pense publique, la r\u00e9glementation, font des gagnants et des perdants identifi\u00e9s, et de fa\u00e7on directe. La question de l&rsquo;autorit\u00e9 qui les exerce a donc une importance politique consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Les plans de sauvetage europ\u00e9ens et la conditionnalit\u00e9 qui les accompagne posent d\u00e9j\u00e0 ce probl\u00e8me de l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;autorit\u00e9 qui les impose. Les technocrates et les gouvernements \u00e9trangers qui les imposent ne sont pas directement sous le contr\u00f4le des populations qui les subissent, et peuvent avoir des arri\u00e8res-pens\u00e9es. On a ainsi vu le gouvernement fran\u00e7ais demander en m\u00eame temps au gouvernement grec de r\u00e9duire ses d\u00e9penses et de penser \u00e0 acheter du mat\u00e9riel militaire fran\u00e7ais. Les demandes exerc\u00e9es aupr\u00e8s de l&rsquo;Irlande, \u00e0 qui Allemands et fran\u00e7ais demandent d&rsquo;augmenter son taux d&rsquo;imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s, sont per\u00e7ues par les irlandais comme une fa\u00e7on de privil\u00e9gier les entreprises de ces pays, au d\u00e9triment de la seule fa\u00e7on qu&rsquo;a trouv\u00e9e l&rsquo;Irlande de cro\u00eetre. Ce soup\u00e7on est probablement justifi\u00e9.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;ampleur des comp\u00e9tences qui devraient \u00eatre transmises aux autorit\u00e9s europ\u00e9ennes pour faire fonctionner l&rsquo;euro est consid\u00e9rable. Cela concerne non seulement les budgets publics dans leur ensemble (niveau des d\u00e9ficits, de l&rsquo;endettement, des recettes et des d\u00e9penses) mais \u00e9galement tout ce qui est susceptible de produire des d\u00e9calages de comp\u00e9titivit\u00e9 entre pays. On parle ici d&rsquo;une indemnit\u00e9 de ch\u00f4mage europ\u00e9enne, d&rsquo;un budget europ\u00e9en accru, d&rsquo;obligations europ\u00e9ennes r\u00e9parties par un ministre des finances europ\u00e9en; d&rsquo;un contr\u00f4le sur les \u00e9volutions salariales dans les diff\u00e9rents pays, sur les syst\u00e8mes sociaux et de retraite. Tous sujets extr\u00eamement sensibles, qui font et d\u00e9font les gouvernements. Accepteront-ils que ces pr\u00e9rogatives, qui d\u00e9terminent les carri\u00e8res politiques, soient confi\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Europe, f\u00fbt-elle mieux contr\u00f4l\u00e9e par le parlement europ\u00e9en?<\/p>\n<p>Au bout du compte, les pays europ\u00e9ens risquent de se retrouver dans la pire situation possible. Les \u00e9tats d&rsquo;une nation f\u00e9d\u00e9rale comme les USA n&rsquo;ont que peu d&rsquo;autonomie, mais la contrepartie est l&rsquo;existence d&rsquo;un budget f\u00e9d\u00e9ral amortisseur significatif et la possibilit\u00e9 pour les citoyens d&rsquo;exercer un contr\u00f4le direct sur Washington. Non seulement les pays europ\u00e9ens se privent de tous les instruments mon\u00e9taires, budg\u00e9taires et r\u00e9glementaires susceptibles de g\u00e9rer les diff\u00e9rences nationales, mais ils n&rsquo;en retirent aucune contrepartie \u00e9tant donn\u00e9e la faiblesse du budget europ\u00e9en, et le caract\u00e8re peu d\u00e9mocratique de l&rsquo;Union. Tout cela ne pourra qu&rsquo;alimenter, dans tous les pays, un ressentiment croissant contre Bruxelles, la progression des partis extr\u00e9mistes anti-europ\u00e9ens, et le d\u00e9litement progressif de l&rsquo;int\u00e9gration \u00e9conomique, comme on le voit avec la contestation de Schengen.<\/p>\n<p>Soit les politiques actuellement entreprises en Europe \u00e9chouent \u00e0 r\u00e9tablir les finances publiques et les d\u00e9s\u00e9quilibres entre pays; dans ce cas, l&rsquo;\u00e9clatement de la zone euro appara\u00eetra comme l&rsquo;issue la moins co\u00fbteuse. Soit elles fonctionneront, mais au prix d&rsquo;une perte de l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique consid\u00e9rable pour l&rsquo;Europe.<\/p>\n<p>Je ne sais pas si l&rsquo;euro survivra. Mais il est fort possible que sa survie soit une victoire \u00e0 la Pyrrhus&nbsp;: encore quelques-unes comme celle-l\u00e0, et nous sommes perdus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>C&rsquo;est avec une magnifique unanimit\u00e9 moutonni\u00e8re que la presse a repris, hier, l&rsquo;article de Nouriel Roubini paru dans le financial times, annon\u00e7ant le futur \u00e9clatement de la zone euro. 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