{"id":7583,"date":"2011-03-08T19:19:04","date_gmt":"2011-03-08T19:19:04","guid":{"rendered":"http:\/\/127.0.0.1\/import\/?p=1583"},"modified":"2011-03-08T19:19:04","modified_gmt":"2011-03-08T19:19:04","slug":"le-mythe-de-l-obsolescence-programmee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/le-mythe-de-l-obsolescence-programmee\/","title":{"rendered":"Le mythe de l&rsquo;obsolescence programm\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Arte a r\u00e9cemment diffus\u00e9 un documentaire intitul\u00e9 \u00ab\u00a0pr\u00eat \u00e0 jeter\u00a0\u00bb, consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;obsolescence programm\u00e9e. Le documentaire a apparemment eu un <a href=\"http:\/\/www.arte.tv\/fr\/3714270.html\" hreflang=\"fr\">grand succ\u00e8s public<\/a>, et la critique l&rsquo;a unanimement recommand\u00e9 (<a href=\"http:\/\/television.telerama.fr\/television\/avis-de-dechets,65460.php\" hreflang=\"fr\">Telerama<\/a>-Le <a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/cgi-bin\/ACHATS\/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&amp;type_item=ART_ARCH_30J&amp;objet_id=1148748\" hreflang=\"fr\">Monde<\/a>-Le <a href=\"http:\/\/www.lefigaro.fr\/programmes-tele\/2011\/02\/15\/03012-20110215ARTFIG00459--pret-a-jeter-aussitot-achete-aussitot-perime.php\" hreflang=\"fr\">Figaro<\/a>). Vous pouvez visionner le documentaire en vod en <a href=\"http:\/\/www.artevod.com\/pret_a_jeter;jsessionid=171FED31624E38277C5BFCAB06AD184A.tc6v2\" hreflang=\"fr\">suivant ce lien<\/a>, et pouvez (pour l&rsquo;instant) le trouver sur <a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=iB8DbSE0Y90\" hreflang=\"fr\">youtube<\/a>.<\/p>\n<p>Comme il m&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 recommand\u00e9 par diverses personnes, je l&rsquo;ai visionn\u00e9. Ce documentaire est h\u00e9las d&rsquo;une nullit\u00e9 int\u00e9grale. Parfois hilarant de b\u00eatise, parfois naus\u00e9abond de complotisme, en tout cas, jamais informatif.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;obsolescence programm\u00e9e\u00a0\u00bb est l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle si les produits que vous achetez se d\u00e9gradent rapidement (contrairement aux bons vieux produits inusables de nos grands-parents), ce n&rsquo;est pas un hasard&nbsp;: c&rsquo;est une machination ourdie par les entreprises industrielles, qui ont trouv\u00e9 l\u00e0 un moyen de nous obliger \u00e0 racheter r\u00e9guli\u00e8rement leurs produits. C&rsquo;est une de ces id\u00e9es qui tient une bonne place dans la conscience populaire, mais qui ne convainc gu\u00e8re les \u00e9conomistes, pour plusieurs raisons.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, c&rsquo;est que l&rsquo;id\u00e9e du \u00ab\u00a0c&rsquo;\u00e9tait mieux avant, tout \u00e9tait solide, maintenant on ne fait plus que des produits de mauvaise qualit\u00e9 qui s&rsquo;usent vite\u00a0\u00bb est tellement intemporelle qu&rsquo;on se demande bien quel a \u00e9t\u00e9 cet \u00e2ge d&rsquo;or durant lequel on faisait des produits durables. (\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de ma grand-m\u00e8re bien entendu&nbsp;: sauf qu&rsquo;\u00e0 son \u00e9poque, elle disait aussi que les produits de sa grand-m\u00e8re \u00e9taient plus solides). Il y a l\u00e0 un biais de perception, le \u00ab\u00a0biais de survie\u00a0\u00bb&nbsp;: vous avez peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 vu un frigo des ann\u00e9es 50 en \u00e9tat de fonctionnement (j&rsquo;en connais un, pour ma part); vous n&rsquo;avez certainement jamais vu les dizaines de milliers de frigos des ann\u00e9es 50 qui sont tomb\u00e9s en panne et ont termin\u00e9 \u00e0 la d\u00e9charge. Nous avons par ailleurs tendance \u00e0 id\u00e9aliser le pass\u00e9&nbsp;: je suis par exemple toujours tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 par les fanatiques qui me racontent, des tr\u00e9molos dans la voix, \u00e0 quel point la 2CV Citroen \u00e9tait une voiture \u00ab\u00a0increvable\u00a0\u00bb. Dans celle de mes parents, il fallait changer les plaquettes de frein tous les 10 000 km, le pot d&rsquo;\u00e9chappement tous les 20 000, et elle \u00e9tait tellement attaqu\u00e9e par la corrosion (au bout de deux ans) que d\u00e8s qu&rsquo;il pleuvait, on avait le pantalon inond\u00e9 par une eau noir\u00e2tre et gluante. Je pr\u00e9f\u00e8re de tr\u00e8s loin les voitures actuelles et leurs pannes d&rsquo;\u00e9lectronique r\u00e9currentes.<\/p>\n<p>Mais il n&rsquo;y a pas que ces biais de survie et d&rsquo;id\u00e9alisation du pass\u00e9. Si les \u00e9conomistes sont sceptiques vis \u00e0 vis de l&rsquo;obsolescence programm\u00e9e, c&rsquo;est que cette strat\u00e9gie apparemment subtile n&rsquo;a <a href=\"http:\/\/www.slate.com\/id\/36534\/\" hreflang=\"fr\">en r\u00e9alit\u00e9 aucun sens<\/a>. Prenons un exemple utilis\u00e9 dans le documentaire, celui des collants f\u00e9minins qui filent tr\u00e8s vite, au point qu&rsquo;il faut les changer toutes les deux semaines. Si un collant co\u00fbte 4\u20ac et dure deux semaines, \u00e0 l&rsquo;issue desquelles les clientes en rach\u00e8tent un, elles montrent \u00e0 l&rsquo;entreprise qu&rsquo;elles sont dispos\u00e9es \u00e0 d\u00e9penser 104\u20ac par an en collants. <strong>Or, fabriquer un collant tr\u00e8s solide co\u00fbte peut-\u00eatre un peu plus cher \u00e0 l&rsquo;entreprise, mais certainement pas autant que de fabriquer 26 collants vendus 104 euros<\/strong>. Elle pourrait donc r\u00e9aliser un profit largement sup\u00e9rieur, en vendant par exemple un collant garanti un an (avec remplacement gratuit s&rsquo;il se file entretemps, pour rassurer les clientes) pour une centaine d&rsquo;euros.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr les choses ne sont pas si simples, et en pratique, beaucoup des produits que nous achetons ne sont pas particuli\u00e8rement durables. Il peut y avoir deux raisons \u00e0 cela. La premi\u00e8re tient aux contraintes de la production. La durabilit\u00e9 est une qualit\u00e9 d\u00e9sirable; mais il y a d&rsquo;autres, nombreuses qualit\u00e9s d\u00e9sirables, comme un faible co\u00fbt de production, ou des caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques. Pour rester sur l&rsquo;exemple des collants, on a suppos\u00e9 au dessus que faire un collant de dur\u00e9e de vie d&rsquo;un an ne co\u00fbte pas cher. Ce n&rsquo;est pas certain&nbsp;: si faire 26 collants durant deux semaines co\u00fbte au total moins cher qu&rsquo;un seul collant durant un an, alors, il est pr\u00e9f\u00e9rable de fabriquer les produits moins durables &#8211; et les consommatrices soucieuses de leur pouvoir d&rsquo;achat pourront pr\u00e9f\u00e9rer ceux-ci. Si pour que les collants soient durables, il faut qu&rsquo;ils aient l&rsquo;apparence de bas de contention, je connais beaucoup de femmes qui pr\u00e9f\u00e9reront d&rsquo;autres mod\u00e8les moins solides.<\/p>\n<p>Un fer \u00e0 vapeur sous pression est moins durable que le v\u00e9n\u00e9rable fer en fonte qui ornait la cuisini\u00e8re de mon arri\u00e8re-grand m\u00e8re; faire passer de la vapeur sous pression dans des pi\u00e8ces m\u00e9talliques provoque une usure bien plus rapide. Il est aussi nettement plus pratique \u00e0 utiliser. Une poele recouverte de t\u00e9flon est moins durable qu&rsquo;une casserole en cuivre massif; elle est aussi moins co\u00fbteuse, et bien plus commode. Comme nous sommes des enfants g\u00e2t\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, nous voudrions que tout soit \u00e0 la fois durable, esth\u00e9tique, pratique, et peu cher. A la fin du 19i\u00e8me si\u00e8cle, les marines europ\u00e9ennes avaient cherch\u00e9 \u00e0 produire des b\u00e2timents de guerre \u00e0 la fois rapides, dot\u00e9s d&rsquo;une \u00e9norme puissance de feu, et d&rsquo;un gros blindage. Mais qui dit blindage et armements dit poids \u00e9lev\u00e9, ce qui nuit \u00e0 la manoeuvrabilit\u00e9 et \u00e0 la vitesse. Tout probl\u00e8me d&rsquo;ing\u00e9ni\u00e9rie n\u00e9cessite d&rsquo;optimiser entre diff\u00e9rentes qualit\u00e9s incompatibles. Bien souvent, la r\u00e9parabilit\u00e9 ou la durabilit\u00e9 passent au second plan, derri\u00e8re d&rsquo;autres qualit\u00e9s, comme le prix. Produire en grande s\u00e9rie standardis\u00e9e permet de r\u00e9duire consid\u00e9rablement les co\u00fbts; r\u00e9parer est un artisanat qui co\u00fbte tr\u00e8s cher, parce que dans nos pays d\u00e9velopp\u00e9s le travail co\u00fbte cher.<\/p>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 de produits peu durables, il est \u00e9galement possible de trouver des produits tr\u00e8s durables, mais chers. Un costume sur mesure fait chez un tailleur sera plus beau, con\u00e7u avec des tissus de bien meilleure qualit\u00e9 que le bas de gamme que vous trouverez dans le premier magasin venu: il sera aussi beaucoup plus cher. Certaines marques ont fait de la dur\u00e9e de vie \u00e9lev\u00e9e leur principal argument commercial (briquets Zippo garantis \u00e0 vie, piles Duracell et leur lapin qui dure longtemps, voitures japonaises ou cor\u00e9ennes garanties 5 ans, chaussures Church qui durent toute une vie&#8230;) ce qui montre que faire des produits \u00e0 longue dur\u00e9e de vie n&rsquo;est certainement pas r\u00e9dhibitoire pour les profits, bien au contraire. Simplement, la dur\u00e9e de vie n&rsquo;est pas l&rsquo;unique qualit\u00e9 d\u00e9sirable dans un produit.<\/p>\n<p>Et cette optimisation entre des qualit\u00e9s concurrentes rencontre les aspirations, elles-m\u00eames vari\u00e9es, des consommateurs. Une observation mod\u00e9r\u00e9e de mes semblables de sexe f\u00e9minin m&rsquo;a ainsi permis de constater que nombre d&rsquo;entre elles changent tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement de tenue vestimentaire, et qu&rsquo;elles semblent y attacher beaucoup d&rsquo;importance. D\u00e8s lors, il ne me semble pas absurde d&rsquo;envisager qu&rsquo;elles pr\u00e9f\u00e8rent acheter 26 paires de collants dans l&rsquo;ann\u00e9e &#8211; ce qui permet d&rsquo;en avoir des diff\u00e9rentes &#8211; plut\u00f4t que de porter toujours les m\u00eames \u00e0 longueur d&rsquo;ann\u00e9e. Ce sont peut-\u00eatre des dindes \u00e9cervel\u00e9es qui ont le cerveau lav\u00e9 par la presse f\u00e9minine et les diktats de la mode; plus probablement, elles font de leur tenue vestimentaire une fa\u00e7on de manifester leur go\u00fbt et leur charme.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est la seconde raison qui explique pourquoi les produits ne sont pas toujours tr\u00e8s durables; soumis au choix entre des produits durables et des produits rapidement obsol\u00e8tes, nous avons souvent tendance \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer les seconds. Nous aimons la vari\u00e9t\u00e9 et la nouveaut\u00e9. Consommer n&rsquo;est pas seulement satisfaire un besoin utilitaire; c&rsquo;est aussi une source de satisfaction, de d\u00e9monstration de diverses qualit\u00e9s personnelles \u00e0 notre entourage. On peut qualifier ces sentiments de frivoles, se moquer de ces gens qui vont se ruer sur un Ipad 2 dont ils n&rsquo;ont rien \u00e0 faire; mais constater aussi que les soci\u00e9t\u00e9s qui ont voulu substituer \u00e0 ces caract\u00e9ristiques humaines la stricte aust\u00e9rit\u00e9 (ha, le col Mao pour tout le monde) n&rsquo;\u00e9taient pas particuli\u00e8rement respectueuses des libert\u00e9s, ou de la vie humaine. Et noter que jamais personne ne vous a oblig\u00e9 \u00e0 acheter quoi que ce soit. Il y a \u00e9videmment une pression sociale; et parce que <a href=\"http:\/\/www.amazon.com\/Tyranny-Market-Can%C3%A2%C2%80%C2%99t-Always-What\/dp\/0674025814\" hreflang=\"fr\">le march\u00e9 ne peut pas toujours satisfaire tout le monde<\/a>, nous sommes oblig\u00e9s parfois de nous conformer aux modes de consommation de la majorit\u00e9, \u00e0 contrec\u0153ur.<\/p>\n<p>Comme vous le voyez, il y aurait largement de quoi nourrir un excellent documentaire, instructif, autour de la question de la dur\u00e9e de vie des produits. H\u00e9las, vous ne trouverez strictement rien de tout cela dans le documentaire d&rsquo;Arte.<\/p>\n<p>Le documentaire commence par un vieux canard qui ressort \u00e0 intervalles r\u00e9guliers&nbsp;: les ampoules \u00e9lectriques. Dans les ann\u00e9es 20, <a href=\"http:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Phoebus_cartel\" hreflang=\"fr\">un cartel entre producteurs d&rsquo;ampoules<\/a> aurait cyniquement \u00e9tabli une entente pour r\u00e9duire la dur\u00e9e de vie des ampoules \u00e9lectriques \u00e0 1000 heures de fonctionnement, alors qu&rsquo;auparavant, il n&rsquo;\u00e9tait pas rare de fabriquer des ampoules de dur\u00e9e de vie largement sup\u00e9rieure. Un cartel, voil\u00e0 qui \u00e9veille tout de suite l&rsquo;attention de l&rsquo;\u00e9conomiste. Comment fonctionnait-il? Comment emp\u00eachait-ils ses membres d&rsquo;adopter un comportement opportuniste (par exemple, en vendant des ampoules de plus longue dur\u00e9e que les autres, ou des ampoules moins ch\u00e8res)? Le documentaire est muet sur cette question. Tout au plus est-il question d&rsquo;amendes pour les membres fautifs et de \u00ab\u00a0partage de technologies\u00a0\u00bb. Et d&rsquo;interminables minutes sur un b\u00e2timent public au fin fond des USA dans lequel une ampoule brille sans discontinuer depuis un si\u00e8cle, d&rsquo;une lueur un peu p\u00e2lotte, mais qui fait l&rsquo;admiration des habitants qui organisent des f\u00eates anniversaire de l&rsquo;ampoule (on se distrait comme on peut).<\/p>\n<p>Un <a href=\"http:\/\/laplumedaliocha.wordpress.com\/2011\/02\/19\/les-charmes-de-lindustrie-alimentaire\/#comment-16628\" hreflang=\"fr\">commentateur chez Aliocha<\/a> permet de trouver la cl\u00e9 du myst\u00e8re. Concevoir une ampoule \u00e9lectrique est un probl\u00e8me d&rsquo;optimisation entre diverses qualit\u00e9s&nbsp;: la luminosit\u00e9, la consommation, la dur\u00e9e de vie, la couleur. On pourrait ajouter qu&rsquo;il y a de nombreux probl\u00e8mes de standardisation&nbsp;: les culots d&rsquo;ampoule doivent \u00eatre identiques pour pouvoir passer d&rsquo;une marque \u00e0 l&rsquo;autre; les couleurs doivent \u00eatre identiques (un lustre avec des ampoules de luminosit\u00e9 diff\u00e9rente est tr\u00e8s laid et inconfortable, comme chacun peut le constater depuis que le Grenelle de l&rsquo;environnement nous impose des ampoules \u00e0 basse consommation qui n&rsquo;\u00e9clairent pas), etc. Il n&rsquo;est donc pas absurde que les entreprises du secteur aient coop\u00e9r\u00e9 pour \u00e9tablir des normes.<\/p>\n<p>Mais comme on le sait depuis Adam Smith, des gens du m\u00eame m\u00e9tier se rencontrent rarement sans que cela ne se termine par une conversation sur les moyens d&rsquo;augmenter les prix; et le cartel en question, en plus d&rsquo;\u00e9tablir des normes, a aussi r\u00e9parti les zones g\u00e9ographiques entre producteurs, afin de s&rsquo;assurer \u00e0 chacun de confortables rentes de monopoles. Le cartel en question a donc fait l&rsquo;objet de <a href=\"http:\/\/www.competition-commission.org.uk\/rep_pub\/reports\/1950_1959\/003lamp.htm\" hreflang=\"fr\">sanctions des autorit\u00e9s antitrust<\/a>; on peut noter que si le rapport sanctionne les accords sur les prix, il montre que la dur\u00e9e de vie de 1000 heures est un compromis technique entre diverses qualit\u00e9s, et pas une tentative pour escroquer les consommateurs. Une information que bien entendu, le documentaire n&rsquo;\u00e9voque pas.<\/p>\n<p>Poussant vers les ann\u00e9es 30, le documentaire nous fait le portrait d&rsquo;un am\u00e9ricain, Bernard London, pr\u00e9sent\u00e9 comme le \u00ab\u00a0p\u00e8re spirituel\u00a0\u00bb de l&rsquo;obsolescence programm\u00e9e, pour avoir \u00e9crit un pamphlet en 1932 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.google.fr\/url?sa=t&amp;source=web&amp;cd=2&amp;ved=0CCUQFjAB&amp;url=http%3A%2F%2Fupload.wikimedia.org%2Fwikipedia%2Fcommons%2F2%2F27%2FLondon_(1932)_Ending_the_depression_through_planned_obsolescence.pdf&amp;rct=j&amp;q=bernard%20london&amp;ei=60h1TcnQIMuFhQflt8BO&amp;usg=AFQjCNEhuV_QecPzhgunWhLVLpMfSFarIA&amp;sig2=1pHPDugGvgEfBw7iV-gPfw&amp;cad=rja\" hreflang=\"fr\">sortir de la crise par l&rsquo;obsolescence programm\u00e9e<\/a>\u00ab\u00a0. La lecture de ce document, en fait, n&rsquo;indique rien sur l&rsquo;opportunit\u00e9 d&rsquo;une strat\u00e9gie des entreprises pour inciter les consommateurs \u00e0 remplacer leurs produits; la pr\u00e9conisation de l&rsquo;auteur est celle d&rsquo;une vaste prime \u00e0 la casse obligatoire, portant sur tous les produits manufactur\u00e9s, l&rsquo;Etat rachetant de fa\u00e7on obligatoire tous les produits \u00e0 partir d&rsquo;une certaine dur\u00e9e pr\u00e9vue \u00e0 l&rsquo;avance. Une id\u00e9e \u00e9conomique stupide, mais dans le d\u00e9sarroi provoqu\u00e9 par la d\u00e9flation et 25% de ch\u00f4meurs en 1932, celles-ci \u00e9taient l\u00e9gion. Alors qu&rsquo;un quart de la population am\u00e9ricaine ne parvenait pas \u00e0 se nourrir, le gouvernement am\u00e9ricain payait les fermiers pour qu&rsquo;ils abattent leurs troupeaux de vaches, afin de faire remonter le prix du lait. Nous savons aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il suffisait de sortir de l&rsquo;\u00e9talon-or et d&rsquo;appliquer une politique mon\u00e9taire non-suicidaire pour se sortir de la crise; \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, on ne le savait pas, et on assistait au grand concours des id\u00e9es farfelues. Nous n&rsquo;avons pas tellement chang\u00e9, mais nous avons moins d&rsquo;excuses.<\/p>\n<p>Surtout, apr\u00e8s de longues minutes \u00e0 interviewer la fille de l&rsquo;associ\u00e9 du Bernard London en question, le documentaire nous explique que ses brillantes id\u00e9es n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9es, ce qui conduit \u00e0 se demander pourquoi diable on nous en a parl\u00e9. Surtout, pourquoi le documentaire insiste aussi lourdement sur le fait que Bernard London \u00e9tait juif, pour conclure myst\u00e9rieusement sur \u00ab\u00a0nous ne saurons jamais s&rsquo;il voulait aider les gens ou simplement faire du profit\u00a0\u00bb. C&rsquo;est vrai, quoi, les juifs, ils ont toujours des arri\u00e8re-pens\u00e9es; Et puis, une bonne th\u00e9orie du complot qui n&rsquo;a pas son juif de service ne sera jamais totalement satisfaisante. (22\u00e8me \u00e0 la 25\u00e8me minute).<\/p>\n<p>Poursuivant dans les ann\u00e9es 50, le documentaire nous montre les d\u00e9buts de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, pla\u00e7ant l&rsquo;obsolescence programm\u00e9e au coeur du syst\u00e8me. Il montre une \u00e9cole de design dans laquelle on explique aux \u00e9tudiants que les produits n&rsquo;ont pas forc\u00e9ment vocation \u00e0 \u00eatre durables (ce qui, si vous avez lu ce qui pr\u00e9c\u00e8de, tombe sous le sens&nbsp;: c&rsquo;est le m\u00e9tier de designer que de concevoir des produits qui optimisent les diff\u00e9rentes caract\u00e9ristiques) pour s&rsquo;indigner de ce comportement \u00ab\u00a0non \u00e9thique\u00a0\u00bb. Les designers sont oppos\u00e9s aux ing\u00e9nieurs, que l&rsquo;on pr\u00e9sente comme scandalis\u00e9s parce qu&rsquo;on les obligeait \u00e0 concevoir des produits moins durables que ce qu&rsquo;ils auraient pu faire.<\/p>\n<p>Ce passage m&rsquo;a irr\u00e9sistiblement rappel\u00e9 cette phrase de J.M. Folz, ancien PDG de Peugeot, qui a d\u00e9clar\u00e9 un jour \u00ab\u00a0qu&rsquo;il y a trois fa\u00e7ons de se ruiner&nbsp;: le jeu, les femmes et les ing\u00e9nieurs. Les deux premi\u00e8res sont les plus agr\u00e9ables, la troisi\u00e8me est la plus s\u00fbre\u00a0\u00bb. Il entendait par l\u00e0 que ce que les ing\u00e9nieurs aiment concevoir n&rsquo;est pas toujours ce que les clients d\u00e9sirent, et qu&rsquo;\u00e0 trop suivre les ing\u00e9nieurs, on finit par faire des produits hors de prix et qui n&rsquo;int\u00e9ressent pas les clients (ayant dirig\u00e9 Citroen, il savait de quoi il parlait). Etant donn\u00e9e la mentalit\u00e9 des ing\u00e9nieurs dans les ann\u00e9es 50, il est fort probable qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas appr\u00e9ci\u00e9 de perdre une partie de leur pouvoir dans les grandes entreprises industrielles au profit des services de design et de marketing, et regrett\u00e9 de ne plus pouvoir fabriquer ce qui leur plaisait. Il est certain que tout le monde, consommateurs et entreprises, y a gagn\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est vers la 45\u00e8me minute que le reportage nous offre son plus beau moment surr\u00e9aliste. C&rsquo;est qu&rsquo;il y avait une alternative \u00e0 la consommation jetable caract\u00e9ristique de nos soci\u00e9t\u00e9s modernes; elle se trouvait derri\u00e8re le rideau de fer. L\u00e0 bas, on trouvait des ing\u00e9nieurs soucieux de produire de la qualit\u00e9, des produits \u00e9ternels. Une entreprise d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 est-allemande avait m\u00eame con\u00e7u une ampoule \u00e9lectrique de bien plus longue dur\u00e9e que ce que l&rsquo;on trouvait \u00e0 l&rsquo;Ouest; dans le bloc communiste, on produisait pour durer. J&rsquo;ai eu du mal \u00e0 r\u00e9primer mon hilarit\u00e9, me souvenant des <a href=\"http:\/\/www.courtois.cc\/rda\/rda70.html\" hreflang=\"fr\">multiples blagues de la RDA<\/a>, dont les habitants ne manquaient pas de moquer la pi\u00e8tre qualit\u00e9 de leur production nationale (vous savez comment doubler la valeur de revente d&rsquo;une trabant? En faisant le plein). Je me souviens aussi que la meilleure fa\u00e7on de faire pleurer un habitant des pays de l&rsquo;Est, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, \u00e9tait de lui faire visiter un supermarch\u00e9 occidental (exp\u00e9rience v\u00e9cue). Etrangement d&rsquo;ailleurs, lorsque le rideau de fer est tomb\u00e9, la premi\u00e8re chose que les allemands de l&rsquo;Est ont faite a \u00e9t\u00e9 de se ruer sur les biens de consommation fabriqu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Ouest; l&rsquo;horrible soci\u00e9t\u00e9 consum\u00e9riste leur semblait manifestement plus attrayante que leurs propres produits. Quant aux usines Est-Allemandes, elles \u00e9taient tellement efficaces qu&rsquo;elles ont toutes d\u00fb fermer. Le documentaire sugg\u00e8re \u00e0 demi-mot que les industriels de l&rsquo;Ouest ont voulu se d\u00e9barrasser de ces comp\u00e9titeurs redoutables, peu au fait du grand complot pour obliger les consommateurs \u00e0 acheter sans cesse.<\/p>\n<p>A ce stade, on se demande s&rsquo;il faut rire ou pleurer face \u00e0 ce spectacle lamentable. Le reportage se termine sur les probl\u00e8mes de dur\u00e9e de vie des premiers Ipods, dont la batterie (impossible \u00e0 changer) avait f\u00e2cheusement tendance \u00e0 tomber en rade au bout de 18 mois de fonctionnement. L\u00e0 encore, aucune autre explication qu&rsquo;un sinistre complot pour exploiter le consommateur n&rsquo;est fournie. Il est fort possible qu&rsquo;Apple ait n\u00e9glig\u00e9 la dur\u00e9e de vie au profit du design et de contraintes de fabrication; ils sont coutumiers du fait, mais les acheteurs de produits Apple semblent vouloir obstin\u00e9ment acheter leurs produits hors de prix, mais tellement jolis. Le principal plaignant, apr\u00e8s qu&rsquo;une avocate lui ait fait b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;un syst\u00e8me judiciaire am\u00e9ricain toujours pr\u00eat \u00e0 faire payer des indemnit\u00e9s par les grandes entreprises pour tout et n&rsquo;importe quoi, ne s&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas priv\u00e9 de se racheter un Macbook \u00e0 2000 dollars par la suite (son cerveau ayant \u00e9t\u00e9 probablement lav\u00e9 pour qu&rsquo;il ne voie pas les ordinateurs portables concurrents, vendus deux fois moins cher et avec des batteries amovibles).<\/p>\n<p>Le fil rouge du reportage se termine &#8211; un espagnol ayant essay\u00e9, tr\u00e8s difficilement, de r\u00e9parer son imprimante \u00e0 jet d&rsquo;encre parce qu&rsquo;il ne voulait pas en changer, suivant les conseils des vendeurs lui sugg\u00e9rant plut\u00f4t d&rsquo;en acheter une neuve pour une trentaine d&rsquo;euros. Sa situation est mise en ab\u00eeme avec celle du Ghana, qui re\u00e7oit par containers entiers du mat\u00e9riel informatique jet\u00e9 dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s. Le documentaire insiste lourdement sur le parall\u00e8le entre ces africains sages qui ne gaspillent pas, par opposition \u00e0 ces occidentaux gaspilleurs qui mettent leur mat\u00e9riel \u00e0 la poubelle \u00e0 la moindre occasion. L\u00e0 encore, l&rsquo;explication \u00e9conomique est simple. Comme le montre l&rsquo;exemple de l&rsquo;espagnol essayant de r\u00e9parer son imprimante, r\u00e9parer certains mat\u00e9riels consomme \u00e9norm\u00e9ment de temps; au Ghana, r\u00e9cup\u00e9rer des choses utilisables dans le mat\u00e9riel informatique jet\u00e9 prend aussi \u00e9norm\u00e9ment de temps de travail, occupant des familles enti\u00e8res sur des d\u00e9charges. cela ne repr\u00e9sente aucune sagesse africaine particuli\u00e8re; dans nos pays d\u00e9velopp\u00e9s, les produits fabriqu\u00e9s en grande s\u00e9rie ne co\u00fbtent pas cher, parce que nous disposons d&rsquo;un immense capital productif; par contre, le travail est tr\u00e8s cher. La situation est inverse dans les pays en d\u00e9veloppement. R\u00e9sultat? Chez nous il est bien moins co\u00fbteux de racheter du mat\u00e9riel neuf que de consacrer du temps de travail \u00e0 le r\u00e9parer. Au Ghana, le travail est abondant et ne co\u00fbte (et ne rapporte) presque rien. Le documentaire se garde bien de demander \u00e0 ces gens qui passent leurs journ\u00e9es \u00e0 farfouiller dans des ordures quelle existence ils pr\u00e9f\u00e9reraient&nbsp;: la r\u00e9ponse n&rsquo;aurait pas cadr\u00e9 avec le ton g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>A la fin de ce document manipulateur, complotiste, qui n&rsquo;explique rien, on se demande comment on en arrive \u00e0 r\u00e9aliser une chose pareille. L&rsquo;explication est en filigrane dans le document, qui nous montre avec des tr\u00e9molos dans la voix off des conf\u00e9rences sur la d\u00e9croissance, et qui donne la part belle \u00e0 Serge Latouche, le grand pr\u00eatre du mouvement. On comprend alors que nous ne sommes pas face \u00e0 une entreprise d&rsquo;information, mais \u00e0 une <a href=\"http:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Moral_entrepreneur\" hreflang=\"fr\">entreprise de morale<\/a>, selon le concept d\u00e9fini par le sociologue <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Howard_Becker\" hreflang=\"fr\">Howard Becker<\/a>. Le but du documentaire n&rsquo;est pas d&rsquo;informer, mais de convertir les m\u00e9cr\u00e9ants. C&rsquo;est ce qui conduit la r\u00e9alisatrice \u00e0 nous vanter les collants indestructibles, sans une seconde confronter son propre comportement de consommatrice \u00e0 son discours.<\/p>\n<p>Ce qui est plus \u00e9tonnant, c&rsquo;est de voir l&rsquo;unanimit\u00e9 de la critique journalistique et des responsables d&rsquo;Arte, qui ont gob\u00e9 sans sourciller et applaudi \u00e0 un documentaire qui est une \u00e9norme faute professionnelle. De journalistes, de documentaristes, on attend qu&rsquo;ils nous informent de la fa\u00e7on la plus int\u00e8gre possible. Que l&rsquo;objectivit\u00e9 absolue soit impossible \u00e0 atteindre, soit; mais elle est le standard d&rsquo;\u00e9thique professionnelle qui devrait guider ceux qui nous informent. A pr\u00e9f\u00e9rer les entreprises de morale aux entreprises d&rsquo;information, il est \u00e0 craindre que la profession journalistique soit en bonne voie d&rsquo;obsolescence programm\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>Arte a r\u00e9cemment diffus\u00e9 un documentaire intitul\u00e9 \u00ab\u00a0pr\u00eat \u00e0 jeter\u00a0\u00bb, consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;obsolescence programm\u00e9e. Le documentaire a apparemment eu un grand succ\u00e8s public, et la critique l&rsquo;a unanimement recommand\u00e9 (Telerama-Le Monde-Le Figaro). Vous pouvez visionner le documentaire en vod en suivant ce lien, et pouvez (pour l&rsquo;instant) le trouver sur <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/le-mythe-de-l-obsolescence-programmee\/\" title=\"Le mythe de l&rsquo;obsolescence programm\u00e9e\">(Lire la suite&#8230;)<\/a><\/p>\n<\/div>","protected":false},"author":3,"featured_media":59424,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-7583","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecoblabla"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7583","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7583"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7583\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/59424"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7583"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7583"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7583"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}