{"id":6919,"date":"2007-11-11T15:20:55","date_gmt":"2007-11-11T15:20:55","guid":{"rendered":"http:\/\/127.0.0.1\/import\/?p=919"},"modified":"2007-11-11T15:20:55","modified_gmt":"2007-11-11T15:20:55","slug":"prix-du-livre-d-economie-du-senat-laurent-mauduit-petits-conseils","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/prix-du-livre-d-economie-du-senat-laurent-mauduit-petits-conseils\/","title":{"rendered":"Prix du livre d&rsquo;\u00e9conomie du S\u00e9nat : Laurent Mauduit, petits conseils"},"content":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai enfin pu terminer les trois livres finalistes du prix du livre d&rsquo;\u00e9conomie du S\u00e9nat, je peux donc aujourd&rsquo;hui commenter ceux-ci sur la base de leur contenu, pas de mes pr\u00e9jug\u00e9s. Je commence par celui pour lequel j&rsquo;avais le pr\u00e9jug\u00e9 le plus d\u00e9favorable, celui de <a href=\"http:\/\/www.senat.fr\/evenement\/rendez_vous_citoyens\/livreeco_11_07\/mauduit.html\" hreflang=\"fr\">Laurent Mauduit consacr\u00e9 au syst\u00e8me Alain Minc<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.leconomiste-notes.fr\/dotclear\/index.php?2007\/11\/11\/72-courte-note-de-lecture-petits-conseils-de-laurent-mauduit\" hreflang=\"fr\">Mathieu P.<\/a> et <a href=\"http:\/\/dinersroom.free.fr\/index.php?2007\/11\/10\/709-le-systeme-alain-minc\" hreflang=\"fr\">Jules<\/a> ont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent\u00e9 ce livre et y ont apport\u00e9 des commentaires. J&rsquo;invite tout le monde \u00e0 aller lire leurs notes, qui permettent de se faire une id\u00e9e du contenu du livre et de certaines critiques qu&rsquo;on peut lui apporter.<\/p>\n<p>Pour faire bref, ce livre est issu de la d\u00e9couverte par l&rsquo;auteur, alors journaliste au Monde, de l&rsquo;influence d&rsquo;Alain Minc aupr\u00e8s des dirigeants politiques, \u00e9conomiques, et journalistiques fran\u00e7ais&nbsp;: l&rsquo;auteur a en effet vu l&rsquo;un de ses articles, consacr\u00e9s aux pratiques d&rsquo;un dirigeant de grande entreprise, sommairement caviard\u00e9 parce qu&rsquo;au travers d&rsquo;un syst\u00e8me opaque, celui-ci pouvait contribuer financi\u00e8rement au journal. Tirant la ficelle de cet \u00e9v\u00e8nement, Laurent Mauduit d\u00e9couvre qu&rsquo;autour de cette affaire dont il est victime, se trouve un ensemble de relations discr\u00e8tes, au centre duquel se trouve Minc, qui exerce son influence en sous-main aupr\u00e8s de la direction du journal, mais aussi, conseille des dirigeants d&rsquo;entreprises pour des nominations de dirigeants, des fusions et acquisitions, a des liens avec le monde politique. Il d\u00e9couvre alors un \u00ab\u00a0capitalisme de la barbichette\u00a0\u00bb dans lequel un petit groupe de personnes, en fonction d&rsquo;amiti\u00e9s ou d&rsquo;inimiti\u00e9s, de trahisons, fait et d\u00e9fait la vie des grands groupes fran\u00e7ais, et cherche \u00e0 faire l&rsquo;opinion en sa faveur en contr\u00f4lant la presse.<\/p>\n<p>Son livre est le portrait de ce syst\u00e8me, centr\u00e9 autour de la personne de Minc et de sa carri\u00e8re. Il retrace les divers \u00ab\u00a0exploits\u00a0\u00bb de l&rsquo;auteur sur un ton particuli\u00e8rement critique, teint\u00e9 de la douleur qu&rsquo;il a subi face aux d\u00e9rives du journal auquel il appartenait. Ce livre est donc un r\u00e9cit des diff\u00e9rents exploits de Minc, et de quelques-uns des membres les plus \u00e9minents du pouvoir \u00e9conomique, politique et journalistique fran\u00e7ais. Le livre est agr\u00e9able \u00e0 lire, bien \u00e9crit, ce qui est un exploit \u00e9tant donn\u00e9 que la description des tenants et aboutissants d&rsquo;affaires de prises de contr\u00f4le d&rsquo;entreprises, de fusions, peut donner lieu \u00e0 des descriptions de participations crois\u00e9es un tantinet fastidieuses&nbsp;: l&rsquo;auteur fait que ce contenu un peu indigeste passe bien. Ce n&rsquo;est pas un livre qu&rsquo;on lit de fa\u00e7on indiff\u00e9rente, et \u00e0 l&rsquo;occasion, on peut m\u00eame y trouver de quoi s&rsquo;amuser&nbsp;: le portrait d&rsquo;Alain Minc dans ses locaux professionnels, assis sur un fauteuil trop grand pour lui (\u00e9tant donn\u00e9 sa petite taille), les pieds sur la table, dans un bureau immense aux murs d\u00e9pouill\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;un immense tableau repr\u00e9sentant Joseph Staline (cadeau de Fran\u00e7ois Pinault) est particuli\u00e8rement amusante.<\/p>\n<p>Le livre est un travail journalistique, mais dans le bon sens du terme&nbsp;: contrairement \u00e0 une manie journalistique nationale consistant \u00e0 \u00eatre pauvre en faits, mais riche en opinions, celui-ci est avant tout une enqu\u00eate qui pr\u00e9sente \u00e0 son lecteur des faits&nbsp;: et si l&rsquo;opinion de l&rsquo;auteur ne fait pas de doutes, le livre laisse \u00e0 chacun la possibilit\u00e9 de se faire un avis sur ce qui est d\u00e9crit. On pourrait lui reprocher d&rsquo;\u00eatre une accumulation \u00e0 charge, parfois un peu d\u00e9cousue&nbsp;: mais c&rsquo;est aussi le caract\u00e8re de touche \u00e0 tout de Minc, dans des domaines extr\u00eamement vari\u00e9s. On peut aussi se demander s&rsquo;il est bien n\u00e9cessaire de consacrer autant d&rsquo;importance \u00e0 un seul individu, au del\u00e0 des inimiti\u00e9s de l&rsquo;auteur&nbsp;: quelle est la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 du syst\u00e8me Alain Minc? Que peut-on vraiment en tirer comme le\u00e7ons sur le syst\u00e8me \u00e9conomique fran\u00e7ais de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale? Sur ce plan, l&rsquo;auteur ne nous \u00e9claire que peu, mais ce n&rsquo;est pas forc\u00e9ment un mal, parce que cela permet au lecteur de se poser lui-m\u00eame les questions soulev\u00e9es par le livre. Il y a au fond, deux questions. L&rsquo;une porte sur la presse et les m\u00e9dias; l&rsquo;autre sur la direction des entreprises.<\/p>\n<p>Sur la presse et les m\u00e9dias, Mauduit consid\u00e8re qu&rsquo;il y a une sp\u00e9cificit\u00e9 fran\u00e7aise dans l&rsquo;absence de v\u00e9ritable groupe de presse en France&nbsp;: au contraire, progressivement, tous les journaux et m\u00e9dias se sont retrouv\u00e9s directement ou indirectement sous le contr\u00f4le de grands groupes industriels ou d&rsquo;hommes d&rsquo;affaires.  Cela conduit selon lui \u00e0 un m\u00e9lange des genres pr\u00e9judiciable, pla\u00e7ant les directeurs de r\u00e9daction en porte \u00e0 faux entre l&rsquo;ind\u00e9pendance de leurs journalistes, et la volont\u00e9 d&rsquo;investisseurs sans lesquels les journaux devraient mettre la cl\u00e9 sous la porte. Le r\u00e9sultat? des journalistes mis sous contr\u00f4le, des articles qui ne sont pas publi\u00e9s, la normalisation progressive des m\u00e9dias. Au total, une information manipul\u00e9e, un danger pour la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p>Que les propri\u00e9taires influent sur le contenu des m\u00e9dias qu&rsquo;ils d\u00e9tiennent dans un sens qui leur est favorable est certain&nbsp;: que cela puisse orienter les journaux aussi. N\u00e9anmoins, il me semble que l&rsquo;analyse pose deux probl\u00e8mes. Premi\u00e8rement, quel est le syst\u00e8me alternatif? s&rsquo;il y avait en France des groupes de presse comme Murdoch ou Bertelsmann, verrait-on dispara\u00eetre les conflits d&rsquo;int\u00e9r\u00eat? Probablement pas. Les conflits d&rsquo;int\u00e9r\u00eat se situeraient \u00e0 un autre niveau (voir par exemple les probl\u00e8mes d&rsquo;un journal comme l&rsquo;Equipe avec le tour de france). Le Canard encha\u00een\u00e9 est le journal le plus ind\u00e9pendant de France&nbsp;: son patrimoine, contr\u00f4l\u00e9 par les journalistes, lui permettrait de payer les salaires de tout son personnel m\u00eame en cessant d&rsquo;\u00eatre publi\u00e9. Pour autant, il suffit de le lire pour constater que ses articles sont tributaires non pas de ses apporteurs de capitaux, mais de ses apporteurs d&rsquo;informations; et qu&rsquo;il est lui-m\u00eame l&rsquo;objet de manipulations par ceux qui d\u00e9cident de lui communiquer celles-ci, dans le cadre de ce petit jeu de barbichette d\u00e9nonc\u00e9 par Mauduit. Le Monde \u00e9poque \u00ab\u00a0journalisme d&rsquo;investigation\u00a0\u00bb qui a la faveur de Mauduit n&rsquo;\u00e9tait pas exempt de d\u00e9fauts; il \u00e9tait clair que la r\u00e9daction avait ses t\u00eates, son orientation, et qu&rsquo;investigations et enqu\u00eates proc\u00e9daient de choix plus ou moins d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s. Le journal a aussi connu des heures contestables \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque Fauvet.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on suit Mauduit, l&rsquo;ind\u00e9pendance et l&rsquo;objectivit\u00e9 d&rsquo;un journal ne tiennent qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9thique de sa r\u00e9daction; si celle-ci est importante, elle n&rsquo;est pourtant pas le seul facteur. Le lecteur et son esprit critique sont oubli\u00e9s dans cette analyse. Or la r\u00e9action des lecteurs est tr\u00e8s importante (<a href=\"http:\/\/econoclaste.eu\/dotclear\/index.php\/?2007\/10\/29\/1057-pourquoi-les-medias-sont-ils-biaises\" hreflang=\"fr\">voir ce post<\/a>); ceux-ci peuvent faire la part des choses, surtout d&rsquo;ailleurs \u00e0 la lecture d&rsquo;un journal si l&rsquo;on en croit les \u00e9tudes empiriques sur le sujet (c&rsquo;est beaucoup moins vrai pour la t\u00e9l\u00e9vision). Il existe d&rsquo;autres sources d&rsquo;information que les journaux, et la combinaison de diff\u00e9rentes sources et journaux fait que le positionnement d&rsquo;un journal isol\u00e9 ne fait pas l&rsquo;opinion. Mauduit nous explique peut-\u00eatre pourquoi les lecteurs fran\u00e7ais font partie de ceux qui dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s, sont le plus critiques vis \u00e0 vis de leur presse. Si les journaux deviennent insatisfaisants, des m\u00e9dias concurrents peuvent appara\u00eetre.<\/p>\n<p>Surtout, quelle est l&rsquo;alternative \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;un journal par un grand groupe? la nationalisation, les subventions \u00ab\u00a0pour la presse libre\u00a0\u00bb appel\u00e9es par certains seraient surtout un moyen de faire une presse aux ordres du pouvoir politique, ce qui ne serait pas un progr\u00e8s. L&rsquo;appartenance \u00e0 un groupe de presse n&rsquo;est pas forc\u00e9ment non plus une solution. Si l&rsquo;on suit l&rsquo;exemple am\u00e9ricain, les seuls journaux authentiquement autonomes sont ceux qui apppartiennent depuis tr\u00e8s longtemps \u00e0 une famille riche, pr\u00eate par \u00e9thique individuelle \u00e0 conserver un journal et son ind\u00e9pendance. De tels investisseurs sont rarissimes et en voie de disparition, si l&rsquo;on en juge par le r\u00e9cent rachat par Murdoch du Wall Street Journal.<\/p>\n<p>Reste l&rsquo;autre question&nbsp;: celle du syst\u00e8me de capitalisme de copinage que d\u00e9crit Mauduit, ce syst\u00e8me de copinages et d&rsquo;inimiti\u00e9s, d&rsquo;ambitions personnelles, et de cupidit\u00e9, bien \u00e9loign\u00e9s de la transparence que requiert le fonctionnement satisfaisant des grands groupes. <a href=\"http:\/\/dinersroom.free.fr\/index.php?2007\/11\/10\/709-le-systeme-alain-minc\" hreflang=\"fr\">Jules<\/a> et <a href=\"http:\/\/www.leconomiste-notes.fr\/dotclear\/index.php?2007\/11\/11\/72-courte-note-de-lecture-petits-conseils-de-laurent-mauduit\" hreflang=\"fr\">Mathieu<\/a> se sont demand\u00e9s si le syst\u00e8me d\u00e9crit \u00e9tait r\u00e9ellement pertinent pour qualifier la totalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9conomie fran\u00e7aise; on pourrait aussi dire que dans la r\u00e9alit\u00e9 de la vie des grandes entreprises, l&rsquo;information informelle, les sentiments, les questions de personnes, sont importantes, et qu&rsquo;il est de ce fait n\u00e9cessaire qu&rsquo;\u00e9mergent dans ce syst\u00e8me des interm\u00e9diaires comme Alain Minc pour permettre la diffusion de ces informations (c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs, dans des termes diff\u00e9rents, ce qui est avanc\u00e9 dans le livre par Minc et les gens qui le d\u00e9fendent comme individu original, capable d&rsquo;apporter des id\u00e9es nouvelles aux gens qui l&#8217;emploient). Effectivement, le r\u00e9sultat de l&rsquo;existence de tels interm\u00e9diaires, c&rsquo;est que ceux-ci de temps en temps peuvent abuser de leur position \u00e0 leur avantage, \u00eatre victimes de conflits d&rsquo;int\u00e9r\u00eats. Mais finalement, ce probl\u00e8me n&rsquo;est pas tr\u00e8s diff\u00e9rent de celui des grandes banques d&rsquo;affaires, clientes \u00e0 la fois des acheteurs et des vendeurs de titres. Cela conduit parfois \u00e0 des d\u00e9rives, mais les alternatives ne sont pas ais\u00e9es \u00e0 trouver, et la r\u00e9glementation et l&rsquo;\u00e9volution concurrentielle en viennent petit \u00e0 petit \u00e0 bout (Mauduit constate d&rsquo;ailleurs que le syst\u00e8me du capitalisme de la barbichette version traditionnelle est en voie de disparition).<\/p>\n<p>Surtout, on peut se demander ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;\u00e9conomique dans la description de ce syst\u00e8me. J&rsquo;avais dit pr\u00e9c\u00e9demment qu&rsquo;il me semblait qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas d&rsquo;un livre d&rsquo;\u00e9conomie, ce qui est confirm\u00e9 par Jules et Mathieu. Je confirme&nbsp;: ce livre n&rsquo;est pas un livre d&rsquo;\u00e9conomie, dans la mesure ou il n&rsquo;aborde jamais les sujets qu&rsquo;il \u00e9voque sous l&rsquo;angle des cons\u00e9quences du syst\u00e8me de capitalisme de copinage sur la r\u00e9alit\u00e9 du fonctionnement des entreprises. Mais finalement, cette absence compl\u00e8te d&rsquo;\u00e9conomie dans l&rsquo;histoire est ce qui rend l&rsquo;histoire int\u00e9ressante, parce qu&rsquo;elle pose de fa\u00e7on crue la question fondamentale du r\u00f4le des dirigeants.<\/p>\n<p>Pourquoi les dirigeants sont-ils pay\u00e9s aussi cher, et de plus en plus cher? <a href=\"http:\/\/econoclaste.eu\/dotclear\/index.php\/?2006\/07\/08\/570-le-salaire-des-dirigeants-d-entreprise-et-un-peu-de-foot-aussi\" hreflang=\"fr\">Le d\u00e9bat sur ce th\u00e8me se r\u00e9partit selon les arguments suivants<\/a>. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, nous avons des \u00e9tudes comme celles de Gabaix et Landier, qui montrent que la r\u00e9mun\u00e9ration des dirigeants d&rsquo;entreprises a suivi celle de la capitalisation boursi\u00e8re des entreprises. Avec de telles capitalisations, d&rsquo;infimes diff\u00e9rences de performance des dirigeants ont des cons\u00e9quences telles qu&rsquo;une am\u00e9lioration minime g\u00e9n\u00e8re des sommes consid\u00e9rables; dans ces conditions, la concurrence entre firmes pousse vers des niveaux \u00e9normes les r\u00e9mun\u00e9rations des dirigeants. A l&rsquo;appui de cette th\u00e8se, on peut citer <a href=\"http:\/\/ideas.repec.org\/p\/hit\/hitcei\/2006-21.html\" hreflang=\"fr\">cette \u00e9tude<\/a> montrant que les d\u00e9c\u00e8s de dirigeants d&rsquo;entreprises, ou de membres de leur famille, a des cons\u00e9quences significatives sur les performances des entreprises.<\/p>\n<p>A l&rsquo;oppos\u00e9, on peut citer la th\u00e8se radicale du philosophe <a href=\"http:\/\/www.iep.utm.edu\/p\/p-macint.htm\" hreflang=\"fr\">Alasdair MacIntyre<\/a>, pour lequel les dirigeants sont aux soci\u00e9t\u00e9s modernes ce que les chamanes sont aux soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles&nbsp;: des faiseurs de pluie qui ont convaincu les autres de leur importance, qui entretiennent l&rsquo;illusion du contr\u00f4le sur la r\u00e9alit\u00e9, et s&rsquo;approprient des gains parce que tout le monde croit que ce qu&rsquo;ils font est important. Cette croyance dans les pouvoirs de la volont\u00e9 des dirigeants \u00e0 modifier la r\u00e9alit\u00e9 (critiqu\u00e9e \u00e9galement par Tolstoi dans son analyse des guerres napol\u00e9oniennes) conduit \u00e0 leur attribuer le r\u00e9sultat d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements qu&rsquo;ils ne ma\u00eetrisent pas, une importance d\u00e9mesur\u00e9e par rapport \u00e0 leur impact r\u00e9el. Oui, en r\u00e9alit\u00e9, les dirigeants jouent un r\u00f4le dans les entreprises&nbsp;: ils transmettent des informations aux autres membres de l&rsquo;organisation, et tranchent dans l&rsquo;ind\u00e9cidable; mais la nature des d\u00e9cisions qu&rsquo;ils prennent compte beaucoup moins que le simple fait que quelqu&rsquo;un d\u00e9cide. A ce titre, ce genre d&#8217;emploi ne n\u00e9cessite pas particuli\u00e8rement des individus exceptionnels qu&rsquo;il faudrait attirer par des r\u00e9mun\u00e9rations \u00e9lev\u00e9es. Apr\u00e8s tout, comme le constate <a href=\"http:\/\/stumblingandmumbling.typepad.com\/stumbling_and_mumbling\/2007\/11\/demand-as-ideol.html\" hreflang=\"fr\">Chris Dillow<\/a>, les gens qui nettoient les toilettes et les locaux sont aussi importants pour la performance d&rsquo;une organisation; si nous pensions que nettoyer des toilettes n\u00e9cessite des capacit\u00e9s exceptionnelles, peut-\u00eatre que les femmes de m\u00e9nage seraient bien pay\u00e9es (pour attirer les plus z\u00e9l\u00e9es qui ne laissent absolument aucune salet\u00e9 dans les locaux), et les dirigeants beaucoup moins.<\/p>\n<p>Entre ces deux th\u00e8ses, le livre de Laurent Mauduit apporte un \u00e9clairage int\u00e9ressant. Dans son livre, nous avons le spectacle de fusions d&rsquo;entreprises, de raids, de renvoi de dirigeants, de salaires mirobolants; mais tout cela n&rsquo;est guid\u00e9 que par la cupidit\u00e9 d&rsquo;individus cherchant \u00e0 se servir sur la b\u00eate, des inimiti\u00e9s personnelles fond\u00e9es sur des broutilles, et par dessus tout, par la vanit\u00e9 d&rsquo;hommes interess\u00e9s par le pouvoir et la puissance. Jamais on ne parle de synergies, \u00ab\u00a0d&rsquo;effet 2+2=5\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0choix industriels\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0strat\u00e9gie d&rsquo;entreprise\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d&rsquo;efficience\u00a0\u00bb, en bref, de tout ce qui, selon l&rsquo;analyse \u00e9conomique et gestionnaire, devrait d\u00e9terminer la politique des firmes. Au lieu de cela, nous avons le spectacle path\u00e9tique d&rsquo;ambitieux qui se trahissent, accumulent le pouvoir, et se r\u00e9galent du verbiage d&rsquo;un pseudo-intellectuel qui leur donne des frissons en leur parlant de Marx. Dans le livre de Mauduit, la classe dirigeante est \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie ce que seraient \u00e0 un arbre des champignons qui prosp\u00e8rent sur son \u00e9corce, en faisant pourrir une petite partie pour se repa\u00eetre. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il ne parle jamais d&rsquo;\u00e9conomie que le livre de Mauduit fait \u00e9clater devant nous le mythe manag\u00e9rial. Les actions \u00ab\u00a0strat\u00e9giques\u00a0\u00bb des dirigeants ne sont que du bruit et de la fureur, mais ne signifient rien d&rsquo;autre que la volont\u00e9 de puissance de rentiers ambitieux qui n&rsquo;est satisfaite que parce que tout le monde croit au mythe du chef.<\/p>\n<p>Des trois livres finalistes du prix d&rsquo;\u00e9conomie du S\u00e9nat, celui de Laurent Mauduit est certainement le moins acad\u00e9mique&nbsp;: mais c&rsquo;est, pour qui veut aller au del\u00e0 des anecdotes, le livre qui pose la question la plus profonde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>J&rsquo;ai enfin pu terminer les trois livres finalistes du prix du livre d&rsquo;\u00e9conomie du S\u00e9nat, je peux donc aujourd&rsquo;hui commenter ceux-ci sur la base de leur contenu, pas de mes pr\u00e9jug\u00e9s. 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