{"id":6202,"date":"2005-03-15T19:09:42","date_gmt":"2005-03-15T19:09:42","guid":{"rendered":"http:\/\/127.0.0.1\/import\/?p=202"},"modified":"2018-10-11T23:20:30","modified_gmt":"2018-10-11T22:20:30","slug":"les-infortunes-de-la-vertu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/les-infortunes-de-la-vertu\/","title":{"rendered":"Les infortunes de la vertu"},"content":{"rendered":"<p><body> Il y a une semaine, je suis tomb&eacute; &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision devant les questions des parlementaires au gouvernement. Dans cet exercice tr&egrave;s convenu et largement publicitaire, une question-r&eacute;ponse a cependant retenu mon attention, parce que symptomatique d&rsquo;une attitude classique. Un parlementaire, s&rsquo;interrogeant sur les r&eacute;visions en cours dans le pacte de stabilit&eacute; et de croissance, s&rsquo;est inqui&eacute;t&eacute; de ce que ces &eacute;volutions risquaient de conduire les pays vers le \u00ab\u00a0vice\u00a0\u00bb, et non la \u00ab\u00a0vertu\u00a0\u00bb. Le ministre de l&rsquo;&eacute;conomie lui a assur&eacute; que tout serait fait pour pousser les nouveaux arrivants dans l&rsquo;Union Europ&eacute;enne vers la \u00ab\u00a0vertu\u00a0\u00bb (qui correspond au fait d&rsquo;avoir un d&eacute;ficit public faible). Comme le constate Emmanuel sur <b><a  href=\"http:\/\/ceteris-paribus.blogspot.com\/2005\/03\/argent-moins-cher_110988877499323311.html\">Ceteris Paribus<\/a><\/b>, cette rh&eacute;torique religieuse (vice et vertu, orthodoxie) est toujours pr&eacute;sente et dicte de nombreux commentaires sur la situation &eacute;conomique et budg&eacute;taire des pays europ&eacute;ens. Je ne sais pas pourquoi ce type de verbiage a envahi le tr&egrave;s prosaique d&eacute;bat budg&eacute;taire; je dois avouer n&rsquo;avoir jamais compris cette manie europ&eacute;enne de traiter les questions authentiquement morales d&rsquo;un point de vue purement pratique et technique, mais de se laisser envahir par des perspectives pseudo-moralisantes lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de d&eacute;battre de probl&egrave;mes techniques. Sans r&eacute;soudre cette question, il n&rsquo;est pas inutile de rappeler &agrave; quel point cette perspective moralisatrice nuit &agrave; l&rsquo;intelligence du d&eacute;bat et plonge les questions &eacute;conomiques dans le plus pur irrationnel. <\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on gouvernement vertueux? Je n&rsquo;en sais trop rien, mais j&rsquo;ai une id&eacute;e de ce qu&rsquo;est un gouvernement efficace : c&rsquo;est un gouvernement dont la d&eacute;pense sert &agrave; fournir de fa&ccedil;on &eacute;conome des biens et des services qui ne sont pas fournis de fa&ccedil;on satisfaisante par le march&eacute;; et c&rsquo;est un gouvernement qui finance ces d&eacute;penses d&rsquo;une mani&egrave;re simple, peu co&ucirc;teuse, et juste, pour reprendre les termes d&rsquo;Adam Smith. Comme cela a &eacute;t&eacute; pr&eacute;cis&eacute; <b><a  href=\"http:\/\/econoclaste.fr.st.free.fr\/blog\/html\/modules.php?op=modload&amp;name=News&amp;file=article&amp;sid=104&amp;mode=thread&amp;order=0&amp;thold=0\">dans un pr&eacute;c&eacute;dent post<\/a><\/b>, le fait de financer la d&eacute;pense publique par la dette ne saurait constituer un probl&egrave;me particulier : pourtant, le gouvernement qui le fera se verra accuser de manquer de \u00ab\u00a0vertu\u00a0\u00bb. On se croirait revenu &agrave; l&rsquo;&eacute;poque d&rsquo;avant Saint Thomas d&rsquo;Aquin, durant laquelle la dette et le pr&ecirc;t &agrave; int&eacute;r&ecirc;t &eacute;taient consid&eacute;r&eacute;s comme contraires &agrave; la loi divine. La dette publique est un fardeau, nos enfants doivent en payer les int&eacute;r&ecirc;ts, c&rsquo;est mal.<br \/> Appliquons l&rsquo;arithm&eacute;tique de base. Si le gouvernement d&eacute;cide de pr&eacute;lever 10 000 euros par fran&ccedil;ais pour construire un port-avions nucl&eacute;aire ou pour financer des d&eacute;penses sociales, il peut se passer deux choses : soit la dette support&eacute;e par chaque fran&ccedil;ais augmente de 10 000 euros, soit les imp&ocirc;ts pay&eacute;s par chaque fran&ccedil;ais augmentent de 10 000 euros. Dans le premier cas, on hurlera au vice : dans le second, on se f&eacute;licitera de la vertu du gouvernement.<br \/> Pourtant, les deux op&eacute;rations sont identiques : dans les deux cas, les gens paieront 10 000 euros. Alors on me dira que si la d&eacute;pense publique est financ&eacute;e par la dette, les fran&ccedil;ais devront en sus payer les int&eacute;r&ecirc;ts de la dette. C&rsquo;est faux : personne n&rsquo;est oblig&eacute; de payer les int&eacute;r&ecirc;ts de la dette publique. S&rsquo;il y a des gens qui ne veulent pas payer les int&eacute;r&ecirc;ts de la dette, il leur est possible d&rsquo;acheter tout de suite pour 10 000 euros de titres de la dette publique. D&egrave;s lors, ils paieront effectivement &agrave; l&rsquo;avenir des int&eacute;r&ecirc;ts de la dette (par le biais de leurs imp&ocirc;ts futurs) mais les verront instantan&eacute;ment cr&eacute;dit&eacute;s dans leur patrimoine sous forme d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;ts per&ccedil;us. Se payer des int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; soi-m&ecirc;me permet de faire dispara&icirc;tre en totalit&eacute; l&rsquo;impact de la dette publique.<\/p>\n<p> Voici donc, pour tous ceux qui s&rsquo;inqui&eacute;tent de la dette et du d&eacute;ficit public fran&ccedil;ais, LA solution (<b><a  href=\"http:\/\/slate.msn.com\/id\/2028\/\">qui d&rsquo;ailleurs, n&rsquo;est pas de moi<\/a><\/b>). La dette publique est de 17 000 euros par fran&ccedil;ais, c&rsquo;est terrible? Achetez donc tout de suite pour 17 000 euros de titres de la dette publique fran&ccedil;aise. De cette fa&ccedil;on, vous ne subirez aucun fardeau sp&eacute;cifique li&eacute; &agrave; la dette publique, et vous pourrez cesser d&rsquo;&ecirc;tre inquiet et d&rsquo;inqui&eacute;ter les autres. Et chaque ann&eacute;e, calculez (c&rsquo;est une division &agrave; faire) la part du d&eacute;ficit public qui vous revient personnellement; et achetez des titres de la dette publique pour un montant &eacute;quivalent.<br \/> Je tiens &agrave; pr&eacute;venir que pour ma part, je n&rsquo;ai pas la moindre intention de me livrer &agrave; cette op&eacute;ration. Je pr&eacute;f&egrave;re de beaucoup conserver mon revenu pour ma consommation imm&eacute;diate ou la constitution de mon patrimoine, et &agrave; payer plus tard la d&eacute;pense publique. L&rsquo;argent ainsi &eacute;conomis&eacute; me rapporte des int&eacute;r&ecirc;ts et de la satisfaction li&eacute;e &agrave; la consommation imm&eacute;diate qui compensent largement les int&eacute;r&ecirc;ts que je dois payer pour me livrer &agrave; ce d&eacute;lai de paiement. Je pense d&rsquo;ailleurs que la majorit&eacute; des fran&ccedil;ais, tout comme moi, tordraient s&eacute;rieusement le nez si on leur pr&eacute;levait demain 17 000 euros pour s&rsquo;adonner aux d&eacute;lices suppos&eacute;s de la vertu budg&eacute;taire, de la disparition des d&eacute;ficits et de l&rsquo;endettement publics.<br \/> Ce en quoi ils ont parfaitement raison : Il est fort probable que les effets positifs sur l&rsquo;&eacute;conomie des d&eacute;ficits publics sont tr&egrave;s faibles; il est m&ecirc;me possible que cet effet positif soit plus que contrebalanc&eacute; par des effets n&eacute;gatifs (&eacute;l&eacute;vation l&eacute;g&egrave;re des taux d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t). Mais avant de s&rsquo;en inqui&eacute;ter, il faudrait peut-&ecirc;tre appliquer un raisonnement &eacute;conomique de base et s&rsquo;interroger sur les alternatives au probl&egrave;me du financement des d&eacute;penses publiques. Celles-ci sont exactement au nombre de deux : soit il faut augmenter les imp&ocirc;ts, soit il faut baisser la d&eacute;pense publique. Ces deux mesures ont un point commun : il est absolument certain qu&rsquo;elles ont un impact d&eacute;sastreux sur l&rsquo;activit&eacute; &eacute;conomique et sur la conjoncture. C&rsquo;est une chose que de pleurer sur le montant des d&eacute;ficits publics : mais ces r&eacute;criminations sont d&eacute;pourvues de sens si elles ne s&rsquo;accompagnent pas de la pr&eacute;sentation d&rsquo;une alternative pr&eacute;f&eacute;rable. Faut-il l&rsquo;ann&eacute;e prochaine augmenter les imp&ocirc;ts en France et en Allemagne de plusieurs dizaines de milliards d&rsquo;euros <b><a  href=\"http:\/\/ceteris-paribus.blogspot.com\/2005\/03\/au-secours-trichet-revient.html\">pour faire plaisir &agrave; Jean-Claude Trichet<\/a><\/b>?<br \/> Il se trouve que l&rsquo;exp&eacute;rience a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; tent&eacute;e en 1995, par le gouvernement d&rsquo;Alain Jupp&eacute;, alors premier ministre, et par le ministre de l&rsquo;&eacute;conomie de l&rsquo;&eacute;poque, Alain Madelin, qui sont entr&eacute;s dans l&rsquo;histoire pour avoir dirig&eacute; la plus forte hausse d&rsquo;imp&ocirc;ts en temps de paix qu&rsquo;ai jamais connu la France. Le r&eacute;sultat a &eacute;t&eacute; spectaculaire : l&rsquo;effet r&eacute;cessif de la hausse d&rsquo;imp&ocirc;ts a &eacute;t&eacute; tel que les finances publiques ont connu un effet Laffer, la hausse des taux d&rsquo;imposition g&eacute;n&eacute;rant un moindre revenu fiscal. Le pauvre Alain Jupp&eacute; ne s&rsquo;est jamais remis du marasme &eacute;conomique qui en a r&eacute;sult&eacute;. A l&rsquo;&eacute;poque, M. Trichet se f&eacute;licitait certainement de sa \u00ab\u00a0vertu\u00a0\u00bb : mais la vertu, &agrave; ce degr&eacute;-l&agrave;, ressemble &agrave; celle de l&rsquo;individu qui se tape sur la t&ecirc;te avec un marteau parce que cela fait du bien quand &ccedil;a s&rsquo;arr&ecirc;te.<\/p>\n<p> On me r&eacute;torquera que la \u00ab\u00a0vertu\u00a0\u00bb n&rsquo;est qu&rsquo;une fa&ccedil;on, certes impropre, de caract&eacute;riser un probl&egrave;me r&eacute;el : la \u00ab\u00a0soutenabilit&eacute;\u00a0\u00bb de la dette publique, la capacit&eacute; du gouvernement &agrave; payer ses dettes dans l&rsquo;avenir. Si la dette du gouvernement est trop &eacute;lev&eacute;e, ne sera-t-il pas difficile d&rsquo;en assurer le remboursement? N&rsquo;y a-t-il pas un niveau \u00ab\u00a0optimal\u00a0\u00bb d&rsquo;endettement public? Bien malin qui parviendra &agrave; d&eacute;terminer un tel niveau&nbsp; d&rsquo;endettement ou de d&eacute;ficit au dessus duquel les d&eacute;penses publiques deviennent intenables : ce niveau varie en fonction d&rsquo;une quantit&eacute; &eacute;norme de param&egrave;tres li&eacute;s au pays et au gouvernement concern&eacute;. Heureusement, il existe un m&eacute;canisme tr&egrave;s efficace d&rsquo;agr&eacute;gation de ces informations disparates, qui s&rsquo;appelle le march&eacute; des titres. Si des investisseurs pensent qu&rsquo;un gouvernement s&rsquo;est endett&eacute; d&rsquo;une fa&ccedil;on excessive ou dangereuse, ils cesseront d&rsquo;acheter des titres de la dette de ce gouvernement : celui-ci devra soit proposer un rendement sup&eacute;rieur pour ses titres de dette publique, soit financer ses d&eacute;penses par l&rsquo;imp&ocirc;t. Cela ne n&eacute;cessite aucune coordination particuli&egrave;re pour s&rsquo;effectuer.<br \/> Les lecteurs perspicaces auront certainement vu la faille dans mon raisonnement : jamais je ne questionne la pertinence de la d&eacute;pense publique. C&rsquo;est exact, mais la d&eacute;pense publique non plus n&rsquo;est pas affaire de vertu : c&rsquo;est un probl&egrave;me d&rsquo;efficacit&eacute; et de choix collectif. Je lis souvent des r&eacute;criminations contre le montant prohibitif du d&eacute;ficit et de l&rsquo;endettement public, un sujet parfaitement d&eacute;pourvu de pertinence; je lis dans les m&ecirc;mes organes de presse des descriptifs toujours &eacute;logieux des multiples plans gouvernementaux de d&eacute;pense publique. Chaque organe a son petit chouchou en la mati&egrave;re : d&rsquo;aucuns appr&eacute;cient la d&eacute;pense militaire (tout comme d&rsquo;ailleurs leur actionnaire principal, dont elle est une importante source de revenu). D&rsquo;autres pr&eacute;f&egrave;rent la d&eacute;pense sociale. Toutes ces d&eacute;penses sont-elles utiles et pertinentes? L&rsquo;argent est-il utilement d&eacute;pens&eacute;? Quand je lis sur ma d&eacute;claration de revenus 2004 M. Gaymard m&rsquo;assurer qu&rsquo;il veillera personnellement &agrave; ce que chaque sou d\u00a0\u00bbimp&ocirc;t pr&eacute;lev&eacute; sera d&eacute;pens&eacute; efficacement, je me prends &agrave; en douter. Je dois &ecirc;tre paranoiaque.<\/p>\n<p> Je pr&eacute;f&egrave;re en tout cas de loin un gouvernement qui d&eacute;pense avec parcimonie et efficacit&eacute;, qui pr&eacute;l&egrave;ve peu et n&rsquo;h&eacute;site pas &agrave; recourir en bonne part au d&eacute;ficit public pour financer ses d&eacute;penses, &agrave; un Etat boursoufl&eacute; et inefficace, qui n&rsquo;est qu&rsquo;une &eacute;norme tirelire dans laquelle tout le monde vit aux d&eacute;pens de tout le monde, et qui matraque fiscalement les m&eacute;nages tout en leur faisant la morale.<br \/> <\/body> <\/html><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>Il y a une semaine, je suis tomb&eacute; &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision devant les questions des parlementaires au gouvernement. Dans cet exercice tr&egrave;s convenu et largement publicitaire, une question-r&eacute;ponse a cependant retenu mon attention, parce que symptomatique d&rsquo;une attitude classique. 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