{"id":6120,"date":"2005-12-01T01:11:00","date_gmt":"2005-12-01T01:11:00","guid":{"rendered":"http:\/\/127.0.0.1\/import\/?p=120"},"modified":"2005-12-01T01:11:00","modified_gmt":"2005-12-01T01:11:00","slug":"cooperation-et-discrimination","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/cooperation-et-discrimination\/","title":{"rendered":"coop\u00e9ration et discrimination"},"content":{"rendered":"<table cellpadding=\"2\" cellspacing=\"2\" border=\"1\" width=\"40%\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Joueur B :<br \/> Joueur A :       <\/td>\n<td valign=\"top\">coop&egrave;re       <\/td>\n<td valign=\"top\">fait d&eacute;fection       <\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td valign=\"top\">coop&egrave;re       <\/td>\n<td valign=\"top\">A re&ccedil;oit 3, B re&ccedil;oit 3       <\/td>\n<td valign=\"top\">A re&ccedil;oit 1, B re&ccedil;oit 4       <\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td valign=\"top\">fait d&eacute;fection       <\/td>\n<td valign=\"top\">A re&ccedil;oit 4, B re&ccedil;oit 1       <\/td>\n<td valign=\"top\">A re&ccedil;oit 2, B re&ccedil;oit 2       <\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p> Au sein d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute;, la coop&eacute;ration entre les diff&eacute;rents individus ne va pas de soi. Une fa&ccedil;on de pr&eacute;senter le probl&egrave;me de la coop&eacute;ration est le <a  href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dilemme_du_prisonnier\">dilemme du prisonnier<\/a>, pr&eacute;sent&eacute; dans le tableau ci-dessus. Supposons que les individus A et B se rencontrent, et qu&rsquo;ils soient tous deux amen&eacute;s &agrave; choisir entre coop&eacute;rer avec l&rsquo;autre, ou faire d&eacute;fection. On ajoute quelques hypoth&egrave;ses suppl&eacute;mentaires :<br \/> &#8211; le gain collectif de la coop&eacute;ration est le plus &eacute;lev&eacute; : si chacun coop&egrave;re, ils obtiennent le plus grand avantage commun.<br \/> &#8211; mais chaque joueur a une incitation individuelle &agrave; faire d&eacute;fection : s&rsquo;il fait d&eacute;fection pendant que l&rsquo;autre coop&egrave;re, il b&eacute;n&eacute;ficie d&rsquo;un gain opportuniste plus &eacute;lev&eacute; que s&rsquo;il coop&egrave;re.<br \/> &#8211; Par contre, si chaque joueur fait d&eacute;fection, leur gain commun est le plus r&eacute;duit &#8211; il vaut n&eacute;anmoins mieux faire d&eacute;fection &agrave; deux plut&ocirc;t que de coop&eacute;rer et de subir l&rsquo;effet de la d&eacute;fection de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>\nLe tableau des gains ci-dessus (les gains en soit ne signifient rien de particulier : ils ne servent qu&rsquo;&agrave; classer les diff&eacute;rentes issues du jeu pour A et pour B) montre ce qui se passe dans une telle situation. Il est facile de constater que la solution \u00ab\u00a0coop&eacute;ration, coop&eacute;ration\u00a0\u00bb (not&eacute;e (C;C) ) est optimale, mais qu&rsquo;elle est instable : chaque joueur, sachant que l&rsquo;autre a choisi de coop&eacute;rer, est incit&eacute; &agrave; faire d&eacute;fection (D) pour accro&icirc;tre son gain; on peut v&eacute;rifier aussi que la seule issue stable du jeu est celle de la double d&eacute;fection, qui est aussi la pire situation pour les deux joueurs.<br \/> Le dilemme du prisonnier est appel&eacute; ainsi &agrave; cause de la petite histoire qui sert &agrave; d&eacute;crire le cas, histoire de deux individus captur&eacute;s qui ont le choix entre une remise de peine s&rsquo;ils avouent et d&eacute;noncent l&rsquo;autre, ou une peine de base s&rsquo;ils restent silencieux; mais si les deux s&rsquo;accusent mutuellement, ils se retrouvent tous deux en prison pour longtemps. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;un des probl&egrave;mes les plus c&eacute;l&egrave;bres de la th&eacute;orie des jeux, et l&rsquo;un des paradoxes les plus irritants qui soient, puisqu&rsquo;il montre que la poursuite de leur int&eacute;r&ecirc;t par deux individus peut les conduire dans la situation la plus oppos&eacute;e &agrave; leurs int&eacute;r&ecirc;ts. Il s&rsquo;agit aussi d&rsquo;un probl&egrave;me d&rsquo;une tr&egrave;s grande g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;, &agrave; la fois en sciences sociales, pour caract&eacute;riser le comportement des entreprises cherchant &agrave; &eacute;tablir un cartel, des individus cherchant &agrave; coop&eacute;rer; mais aussi en &eacute;tudes strat&eacute;giques (la course aux armements est un mod&egrave;le calqu&eacute; sur le dilemme du prisonnier), et surtout en biologie &eacute;volutionniste, pour comprendre l&rsquo;apparition de la coop&eacute;ration au sein et entre les esp&egrave;ces animales. Dans ce dernier domaine, les biologistes ont ajout&eacute; aux concepts classiques d&rsquo;&eacute;quilibre et d&rsquo;optimum celui de <a  href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Strat%C3%A9gie_%C3%A9volutionnairement_stable\">strat&eacute;gie &eacute;volutionnairement stable<\/a>. Elle repose sur l&rsquo;&eacute;volution de la population d&rsquo;individus qui adoptent une strat&eacute;gie donn&eacute;e.<br \/> Par exemple, supposons une population dans laquelle chaque membre adopte spontan&eacute;ment la strat&eacute;gie de coop&eacute;ration; on peut voir que cela ne sera pas stable. Imaginons en effet que quelques individus \u00ab\u00a0d&eacute;viants\u00a0\u00bb d&eacute;cident de pratiquer la d&eacute;fection syst&eacute;matique : ils vont recevoir un gain sup&eacute;rieur aux autres qui coop&egrave;rent tout le temps, au d&eacute;triment de ces derniers. La proportion de d&eacute;fecteurs dans la population va donc avoir tendance &agrave; augmenter, jusqu&rsquo;au point ou la population ne sera compos&eacute;e que de d&eacute;fecteurs et que plus aucun coop&eacute;rateur n&rsquo;aura surv&eacute;cu.<br \/> Vu sous cette forme, le dilemme du prisonnier rend pessimiste sur les possibilit&eacute;s de coop&eacute;ration dans les soci&eacute;t&eacute;s et dans les esp&egrave;ces. Ce qui est surprenant, car dans la pratique, que ce soit dans le r&egrave;gne animal ou dans les soci&eacute;t&eacute;s humaines, la coop&eacute;ration est bien plus fr&eacute;quente que ce que le mod&egrave;le ne laisse sugg&eacute;rer. En effet sont pratiqu&eacute;es des strat&eacute;gies sophistiqu&eacute;es permettant de favoriser la coop&eacute;ration.<\/p>\n<p> L&rsquo;une de ces strat&eacute;gies a &eacute;t&eacute; d&eacute;crites par Robert Axelrod dans un c&eacute;l&egrave;bre ouvrage, \u00ab\u00a0the evolution of cooperation\u00a0\u00bb. Axelrod y a d&eacute;crit des comp&eacute;titions de dilemme du prisonnier r&eacute;p&eacute;t&eacute;s qui ont oppos&eacute; diverses &eacute;quipes, qui testaient des strat&eacute;gies permettant d&rsquo;obtenir le gain le plus &eacute;lev&eacute; (On peut tester diff&eacute;rentes strat&eacute;gies &agrave; l&rsquo;aide des applets pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; <a  href=\"http:\/\/www.gametheory.net\/applets\/prisoners.html\">cette page<\/a>). Le programme qui r&eacute;alise les meilleures performances, appel&eacute; \u00ab\u00a0tit for tat\u00a0\u00bb (donnant, donnant) se trouve &ecirc;tre assez simple, puisqu&rsquo;il peut &ecirc;tre &eacute;crit en deux lignes :<\/p>\n<p> &#8211; au premier tour coop&eacute;rer, puis,<br \/> &#8211; &agrave; chaque tour, jouer ce que l&rsquo;adversaire a jou&eacute; au tour pr&eacute;c&eacute;dent.<\/p>\n<p> cette strat&eacute;gie pr&eacute;sente beaucoup d&rsquo;avantages. Elle est b&eacute;nigne : le joueur qui l&rsquo;adopte ne prend pas l&rsquo;initiative de la d&eacute;fection. Elle met en oeuvre une sanction en cas de d&eacute;fection : si l&rsquo;adversaire fait d&eacute;fection, je le punis au tour suivant en lui renvoyant son propre comportement. La sanction est claire, mais non d&eacute;finitive : si l&rsquo;adversaire a compris et se remet &agrave; coop&eacute;rer, je me remets aussi &agrave; coop&eacute;rer. Enfin, cette strat&eacute;gie peut &ecirc;tre affich&eacute;e de fa&ccedil;on transparente : si j&rsquo;annonce &agrave; mon adversaire que je joue de cette fa&ccedil;on, il n&rsquo;a pas d&rsquo;autre choix que de coop&eacute;rer s&rsquo;il veut maximiser son gain. Ce que constate par ailleurs Axelrod, c&rsquo;est que cette strat&eacute;gie est non seulement tr&egrave;s performante, mais elle semble &ecirc;tre appliqu&eacute;e dans une tr&egrave;s grande quantit&eacute; de situations. De nombreux zoologistes ont observ&eacute; dans le r&egrave;gne animal l&rsquo;application de strat&eacute;gies de donnant-donnant; Axelrod constate l&rsquo;application de cette strat&eacute;gie durant la premi&egrave;re guerre mondiale par les soldats au front, qui d&eacute;claraient par exemple \u00ab\u00a0ne pas vouloir attaquer les convois de ravitaillement ennemis tant que l&rsquo;ennemi n&rsquo;attaque pas les n&ocirc;tres\u00a0\u00bb. La strat&eacute;gie \u00ab\u00a0donnant-donnant\u00a0\u00bb se retrouve aussi, exprim&eacute;e sous d&rsquo;autres formes, dans de nombreux codes moraux religieux et philosophiques (l&rsquo;imp&eacute;ratif cat&eacute;gorique Kantien, qui &eacute;nonce de ne pas faire &agrave; autrui ce qu&rsquo;on ne veut pas qu&rsquo;autrui nous fasse, en est une forme).<br \/> La strat&eacute;gie \u00ab\u00a0donnant-donnant\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas exactement &eacute;volutionnairement stable, dans la mesure par exemple ou elle n&#8217;emp&ecirc;che pas un individu qui adopterait la strat&eacute;gie \u00ab\u00a0coop&eacute;ration syst&eacute;matique\u00a0\u00bb de subsister; mais elle est remarquablement efficace pour &eacute;liminer les comportements de d&eacute;fection. Aucun individu n&rsquo;a int&eacute;r&ecirc;t &agrave; prendre l&rsquo;initiative de celle-ci. Les biologistes commencent &agrave; comprendre comment des strat&eacute;gies de ce type conduisent &agrave; &eacute;liminer ou isoler les individus qui ne coop&egrave;rent pas.<\/p>\n<p> Donnant-donnant peut pr&eacute;senter diverses variantes; parmi celles-ci, on peut noter donnant-donnant <i>discriminatoire<\/i>, qui se pr&eacute;sente de la fa&ccedil;on suivante. Supposons qu&rsquo;une population puisse &ecirc;tre divis&eacute;e en deux cat&eacute;gories : appelons les \u00ab\u00a0bleus\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0rouges\u00a0\u00bb. Le crit&egrave;re de diff&eacute;renciation importe peu, l&rsquo;essentiel est qu&rsquo;il soit identifiable par chacun (dans une soci&eacute;t&eacute; humaine, cela pourrait &ecirc;tre la couleur de peau, l&rsquo;adresse de r&eacute;sidence, l&rsquo;accent ou la fa&ccedil;on de parler, le sexe, ou autre). \u00ab\u00a0Donnant-donnant discriminatoire\u00a0\u00bb s&rsquo;&eacute;nonce alors de la fa&ccedil;on suivante :<\/p>\n<p> &#8211; avec des individus de mon groupe, j&rsquo;applique \u00ab\u00a0donnant-donnant\u00a0\u00bb;<br \/> &#8211; avec des individus de l&rsquo;autre cat&eacute;gorie, j&rsquo;applique syst&eacute;matiquement \u00ab\u00a0d&eacute;fection\u00a0\u00bb (parce qu&rsquo;on ne peut pas faire confiance &agrave; ces gen-l&agrave;).<\/p>\n<p> Cette strat&eacute;gie est remarquable pour plusieurs raisons. Tout d&rsquo;abord, elle est &eacute;volutionnairement stable : si un rouge d&eacute;cide par exemple de changer d&rsquo;attitude et de coop&eacute;rer avec un bleu, il va subir le co&ucirc;t de la d&eacute;fection du bleu, et en conclure qu&rsquo;on ne l&rsquo;y reprendra plus. Il faut noter aussi que cette solution est stable mais inf&eacute;rieure &agrave; un donnant-donnant normal, puisque chaque fois que je rencontrerai un individu de l&rsquo;autre cat&eacute;gorie, je ne recevrai que le gain de la double d&eacute;fection. Cette strat&eacute;gie stable pr&eacute;sente une autre caract&eacute;ristique : si l&rsquo;une des deux cat&eacute;gories de population est en nombre minoritaire dans la population, en moyenne, des in&eacute;galit&eacute;s vont se d&eacute;velopper : les gens appartenant &agrave; la couleur minoritaire sont en effet plus souvent amen&eacute;s &agrave; rencontrer des gens avec lesquels l&rsquo;issue est la d&eacute;fection r&eacute;ciproque; en moyenne donc, le gain qu&rsquo;ils ont &agrave; attendre de la coop&eacute;ration dans la soci&eacute;t&eacute; est plus faible que celui per&ccedil;u par les membres de l&rsquo;autre cat&eacute;gorie. Cela va cr&eacute;er des in&eacute;galit&eacute;s, qui seront durables tant que le donnant-donnant discriminatoire est appliqu&eacute; &#8211; et cela peut durer &eacute;ternellement, car aucun comportement individuel ne peut changer cette strat&eacute;gie. Cela cr&eacute;e donc une trappe &agrave; pauvret&eacute; dans la soci&eacute;t&eacute;.<\/p>\n<p> Une fa&ccedil;on de pr&eacute;senter ce type de trappe peut &ecirc;tre la suivante. Supposons un pays divis&eacute; en deux cat&eacute;gories de population (bleus et rouges toujours); supposons aussi qu&rsquo;historiquement, une cat&eacute;gorie &#8211; mettons, les bleus &#8211; est moins &eacute;duqu&eacute;e que l&rsquo;autre. La raison de cette situation peut &ecirc;tre par exemple qu&rsquo;il y a un si&egrave;cle, les bleus &eacute;taient les esclaves des rouges; ou alors, que les bleus ont &eacute;migr&eacute; il y a quelques g&eacute;n&eacute;rations, en provenance d&rsquo;un pays ou le syst&egrave;me &eacute;ducatif &eacute;tait d&eacute;faillant. Les employeurs, qui sont dans une majorit&eacute; &eacute;crasante rouges (puisqu&rsquo;ils sont mieux form&eacute;s) peuvent tenir le raisonnement suivant : \u00ab\u00a0je ne vais pas recruter de bleus, car ils sont le plus souvent peu form&eacute;s\u00a0\u00bb. Conscients de cela, les bleus peuvent penser \u00ab\u00a0&agrave; quoi bon me former : de toute fa&ccedil;on, m&ecirc;me si je suis form&eacute;, la majorit&eacute; des employeurs refuseront de m&#8217;embaucher, pensant que je ne suis pas comp&eacute;tent\u00a0\u00bb. <br \/> Au bout du compte, tout le monde verra ses anticipations se r&eacute;aliser : les employeurs constateront qu&rsquo;ils ont raison de discriminer contre les bleus, et les rares employeurs qui agiront autrement le regretteront, constatant que les bleus qu&rsquo;ils emploient sont peu form&eacute;s; de leur c&ocirc;t&eacute;, les bleus constateront que les employeurs refusent de les embaucher; les quelques bleus qui feront l&rsquo;effort de se former verront ces efforts bien mal r&eacute;compens&eacute;s, et conna&icirc;tront les plus grandes difficult&eacute;s &agrave; trouver un employeur qui leur fasse confiance. Les bleus continueront donc majoritairement de peu se former, les employeurs de peu les recruter : les bleus se trouveront dans une trappe &agrave; pauvret&eacute; d&rsquo;o&ugrave; il est tr&egrave;s difficile de sortir.<\/p>\n<p> Au cours des derni&egrave;res semaines, ou la question des discriminations a &eacute;t&eacute; abord&eacute;e ad nauseam, j&rsquo;ai souvent pens&eacute; &agrave; ce type de mod&egrave;les de trappe &agrave; pauvret&eacute; par la discrimination. Bien s&ucirc;r, ils ne sauraient d&eacute;crire la r&eacute;alit&eacute; sociale fran&ccedil;aise dans son ensemble; n&eacute;anmoins, ils mettent l&rsquo;accent sur des dimensions que le d&eacute;bat public a totalement n&eacute;glig&eacute;. La plus importante d&rsquo;entre elles, c&rsquo;est que la discrimination peut fort bien &ecirc;tre un comportement parfaitement rationnel et unanimement partag&eacute; (y compris par ceux qui en p&acirc;tissent le plus), et pas seulement l&rsquo;attitude d&eacute;plorable de quelques x&eacute;nophobes aigris.<\/p>\n<p> Economiquement, les discriminations assises sur des pr&eacute;jug&eacute;s n&rsquo;ont aucune raison de perdurer. Reprenons notre pays dans lequel les employeurs sont rouges et qui contient une minorit&eacute; de bleus. Supposons que les employeurs soient x&eacute;nophobes et qu&rsquo;en raison de ce pr&eacute;jug&eacute;, ils refusent d&#8217;embaucher des bleus. Le salaire des bleus sera donc plus faible. Mais c&rsquo;est une chance en or pour les entrepreneurs non x&eacute;nophobes : il leur suffit d&#8217;embaucher les bleus &agrave; leur salaire de march&eacute;, et ils pourront alors concurrencer les x&eacute;nophobes en produisant avec ce travail bon march&eacute;. Dans ces conditions, on devrait assister &agrave; une convergence rapide des salaires entre bleus et rouges (face au succ&egrave;s &eacute;conomique des entrepreneurs non x&eacute;nophobes, d&rsquo;autres se lancent, &eacute;levant la demande de travail vis &agrave; vis des bleus; dans le m&ecirc;me temps, les employeurs x&eacute;nophobes font faillite). Les succ&egrave;s des mod&egrave;les d&rsquo;int&eacute;gration &eacute;conomique d&rsquo;autrefois ont repos&eacute; sur ce type de m&eacute;canisme. Ce m&eacute;canisme n&rsquo;est pas parfait, et d&eacute;pend des conditions de fonctionnement du march&eacute; du travail; la convergence des salaires entre \u00ab\u00a0bleus\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0rouges\u00a0\u00bb peut susciter des frictions (les salari&eacute;s rouges peuvent protester contre cette concurrence d&eacute;loyale qui fait baisser leurs salaires); des r&eacute;glementations qui limitent l&#8217;emploi de salari&eacute;s peu qualifi&eacute;s peuvent amplifier le probl&egrave;me, si les bleus sont moins qualifi&eacute;s que les rouges. Mais sur le long terme, ce mod&egrave;le offre des sources d&rsquo;optimisme.<\/p>\n<p> Les mod&egrave;les d&eacute;crivant des trappes discriminatoire, comme les exemples pr&eacute;sent&eacute;s ci-dessus, rendent beaucoup moins optimiste. Comment passe-t-on du mod&egrave;le pr&eacute;c&eacute;dent &agrave; des trappes? Un facteur peut &ecirc;tre l&rsquo;&eacute;volution de la demande de travail. Si celle-ci se d&eacute;place vers des activit&eacute;s n&eacute;cessitant du travail plus qualifi&eacute;, l&rsquo;avantage des bleus en termes de co&ucirc;t peut ne plus suffire &agrave; contrebalancer leur &eacute;cart de qualifications, cr&eacute;ant le cercle vicieux vu plus haut. Ou alors, si la soci&eacute;t&eacute; tend &agrave; s&rsquo;organiser en groupes homog&egrave;nes appliquant de plus en plus leurs propres codes, et cultivant la \u00ab\u00a0diff&eacute;rence\u00a0\u00bb vis &agrave; vis des autres groupes, la suspicion r&eacute;ciproque du \u00ab\u00a0donnant donnant discriminatoire\u00a0\u00bb peut s&rsquo;installer. En tous les cas, une telle situation est tr&egrave;s grave parce que beaucoup plus difficile &agrave; r&eacute;sorber. Une &eacute;l&eacute;vation de l&#8217;emploi par exemple, dans cette perspective, ne change rien &agrave; la situation de la cat&eacute;gorie minoritaire. Dans les trappes, chacun re&ccedil;oit ce qu&rsquo;il s&rsquo;attend &agrave; recevoir de la part des autres. Dans une telle soci&eacute;t&eacute;, ceux qui sont de bonne volont&eacute; et font des efforts &#8211; employeurs qui refusent de discriminer, bleus qui font des efforts de formation &#8211; sont toujours punis. Tous les signes indiquant un d&eacute;placement de la soci&eacute;t&eacute; dans cette direction devraient &ecirc;tre sujets de grande inqui&eacute;tude.<\/p>\n<p> Parmi ceux-ci, un comportement nihiliste des \u00ab\u00a0bleus\u00a0\u00bb, consistant &agrave; d&eacute;truire les symboles de la soci&eacute;t&eacute; \u00ab\u00a0rouge\u00a0\u00bb qui selon eux les rejette; le discours partag&eacute; parmi eux selon lequel les &eacute;tudes ne servent &agrave; rien, aboutissant &agrave; une d&eacute;culturation effarante; Le repli vers des \u00ab\u00a0identit&eacute;s\u00a0\u00bb de substitution; du c&ocirc;t&eacute; de la soci&eacute;t&eacute; \u00ab\u00a0rouge\u00a0\u00bb, un discours expliquant que la situation et le comportement des \u00ab\u00a0bleus\u00a0\u00bb est d&ucirc; &agrave; leurs idiosyncracies, une attitude globalement discriminatoire, l&rsquo;incantation rituelle selon laquelle l&rsquo;assimilation des bleus passe par la disparition de leur identit&eacute; propre; une s&eacute;paration croissante, g&eacute;ographique et culturelle, entre bleus et rouges, sont autant de signaux d&rsquo;alarme indiquant un glissement vers des trappes discriminatoires. Cela ne vous rappelle rien?<\/p>\n<p> C&rsquo;est peut-&ecirc;tre dans cette perspective qu&rsquo;il faut &eacute;couter le d&eacute;sarroi d&rsquo;un Alain Finkielkraut, qui lui a valu r&eacute;cemment un lynchage m&eacute;diatique en r&egrave;gle. Ses propos ont fait l&rsquo;objet de multiples et fort int&eacute;ressantes dissections (voir par exemple <a  href=\"http:\/\/vanb.typepad.com\/versac\/2005\/11\/quand_finkielkr.html\">versac<\/a>, <a href=\"http:\/\/hugues.blogs.com\/commvat\/2005\/11\/racaille_politi.html\">commentaires et vaticinations<\/a>, ou <a  href=\"http:\/\/samizdjazz.blogs.com\/samizdjazz\/2005\/11\/lantiracisme_se.html\">samizdjazz<\/a>) et je me sens bien en peine d&rsquo;y ajouter quoi que ce soit. Mais au del&agrave; des honteuses distorsions de la presse &agrave; l&rsquo;endroit de l&rsquo;individu et de ses propos, de termes et d&rsquo;id&eacute;es contestables, il reste un point qu&rsquo;il faudrait m&eacute;diter. Ce que nous explique Finkielkraut, c&rsquo;est que la discrimination en France aujourd&rsquo;hui n&rsquo;est pas le fait de quelques x&eacute;nophobes, qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas une affaire de m&eacute;chants et de victimes, mais qu&rsquo;elle est un ph&eacute;nom&egrave;ne en voie de g&eacute;n&eacute;ralisation, y compris, et c&rsquo;est le point le plus important, chez ceux que l&rsquo;on consid&egrave;re ordinairement comme ses victimes. Il a peut-&ecirc;tre tort : mais s&rsquo;il a raison, les cons&eacute;quences potentielles sont suffisamment graves pour que l&rsquo;on s&rsquo;en pr&eacute;occupe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Joueur B : Joueur A : coop&egrave;re fait d&eacute;fection coop&egrave;re A re&ccedil;oit 3, B re&ccedil;oit 3 A re&ccedil;oit 1, B re&ccedil;oit 4 fait d&eacute;fection A re&ccedil;oit 4, B re&ccedil;oit 1 A re&ccedil;oit 2, B re&ccedil;oit 2 Au sein d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute;, <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/cooperation-et-discrimination\/\" title=\"coop\u00e9ration et discrimination\">(Lire la suite&#8230;)<\/a><\/p>\n<\/div>","protected":false},"author":3,"featured_media":59424,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-6120","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecoblabla"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6120","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6120"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6120\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/59424"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6120"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6120"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6120"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}