{"id":130858,"date":"2018-12-03T03:49:52","date_gmt":"2018-12-03T02:49:52","guid":{"rendered":"http:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/?p=130858"},"modified":"2018-12-04T11:06:05","modified_gmt":"2018-12-04T10:06:05","slug":"130858-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/130858-2\/","title":{"rendered":"Tentative d&rsquo;\u00e9conomie politique des gilets jaunes"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-131441\" src=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Gilets-jaunes-Triste-dimanche-en-France-et-maintenant-on-fait-quoi.jpg\" alt=\"\" width=\"1280\" height=\"640\" srcset=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Gilets-jaunes-Triste-dimanche-en-France-et-maintenant-on-fait-quoi.jpg 1280w, https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Gilets-jaunes-Triste-dimanche-en-France-et-maintenant-on-fait-quoi-300x150.jpg 300w, https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Gilets-jaunes-Triste-dimanche-en-France-et-maintenant-on-fait-quoi-768x384.jpg 768w, https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Gilets-jaunes-Triste-dimanche-en-France-et-maintenant-on-fait-quoi-1200x600.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 1280px) 100vw, 1280px\" \/><\/p>\n<p><em>Il ne faut vraiment pas mettre tous les gilets jaunes dans le m\u00eame sac.<br \/>\n(Cr\u00e9dit pour cette chouette photo : Geoffroy VAN DER HASSELT \/ AFP)<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Les gilets jaunes ont bien raison de se d\u00e9cha\u00eener. Dans peu de temps, la f\u00eate sera finie pour eux, m\u00eame si le gouvernement acc\u00e8de \u00e0 leurs demandes. Surtout si le gouvernement acc\u00e8de \u00e0 leurs demandes. Leurs soucis sont ailleurs.<\/p>\n<h3>Bon, maintenant on sait (\u00e0 peu pr\u00e8s) qui sont les gilets jaunes<\/h3>\n<p>Oui, pendant un moment, le temps que les <a href=\"https:\/\/www.alternatives-economiques.fr\/a-quoi-carburent-gilets-jaunes\/00087075\">journalistes<\/a> et <a href=\"https:\/\/www.alternatives-economiques.fr\/france-peripherique-succes-dune-illusion\/00087254\">sp\u00e9cialistes de sciences sociales<\/a> ne sondent s\u00e9rieusement le mouvement, les choses n&rsquo;\u00e9taient pas claires. D&rsquo;abord pr\u00e9sent\u00e9s comme des \u00ab\u00a0quasi-ruraux\u00a0\u00bb, on a ensuite montr\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de \u00ab\u00a0p\u00e9ri-urbains\u00a0\u00bb et non pas de \u00ab\u00a0p\u00e9riph\u00e9riques\u00a0\u00bb. Ni dans le centre, ni dans la p\u00e9riph\u00e9rie, ils sont au milieu. On nous a parl\u00e9 de classes modestes. Ce n&rsquo;est que partiellement vrai, sans \u00eatre toujours faux. La masse des gilets jaunes est constitu\u00e9e d&rsquo;un attelage de classes moyennes inf\u00e9rieures et de classes modestes \u00ab\u00a0sup\u00e9rieures\u00a0\u00bb. Je dis bien la masse. Il faut passer un rasoir d&rsquo;Ockham sur les gilets jaunes. On peut prendre un angle plus politique et constater qu&rsquo;il y a une id\u00e9ologie tr\u00e8s droiti\u00e8re qui suinte dans le mouvement, mais ce n&rsquo;est probablement pas le plus int\u00e9ressant ; du moins pas pour mon propos. On peut aussi se dire qu&rsquo;il y a parmi eux quelques petits bourgeois plus ou moins poujadistes qui jouent sournoisement au peuple. Mais, l\u00e0 aussi, ce n&rsquo;est gu\u00e8re instructif. Et je ne parle m\u00eame pas du pilotage de la casse dans les manifestations. Tout au plus, sur ce point, on pourra constater que lorsque des gens qui n&rsquo;ont aucune \u00e9ducation \u00e0 ce genre de guinguettes se mettent dans la rue aux c\u00f4t\u00e9s de professionnels du d\u00e9sordre, on assiste \u00e0 un pitoyable spectacle o\u00f9 Josiane se retrouve au tribunal apr\u00e8s avoir fait, de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et sans s&rsquo;en rendre compte, paravent devant un anarchiste qui lui rentrera peinard chez lui en fin de journ\u00e9e. Bref, la majorit\u00e9 des gilets sont issus d&rsquo;un esp\u00e8ce de <em>no man&rsquo;s land<\/em> (ok, le terme est du coup mal choisi vu leur nombre) situ\u00e9 entre le tr\u00e8s bas et le moyen, qui n&rsquo;est pas une p\u00e9riph\u00e9rie pauvre (je vous invite \u00e0 lire les travaux d&rsquo;<a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/?page_id=10370&amp;codenote=228\">Olivier Bouba-Olga<\/a> pour compl\u00e9ter l&rsquo;analyse, en prenant en compte une dimension portant sur la taille des agglom\u00e9rations).<\/p>\n<p>Il est, \u00e0 mon avis, essentiel de relire \u00c9ric Maurin (et Dominique Goux) et d&rsquo;actualiser ses analyses pour avoir une lecture plus nette du profil des m\u00e9contents. Dans deux ou trois ouvrages successifs, il a d\u00e9crit la sociologie \u00e9conomique des classes moyennes en France. Si l&rsquo;on veut r\u00e9sumer l&rsquo;argument, il \u00e9tait le suivant : dans la <a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/?page_id=10370&amp;codenote=149\">s\u00e9gr\u00e9gation urbaine<\/a> qui caract\u00e9rise une France soumise \u00e0 une croissance limit\u00e9e et \u00e0 un ch\u00f4mage durablement \u00e9lev\u00e9 depuis des d\u00e9cennies, <a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/note-de-lecture-2\/?codenote=200\">les classes moyennes luttent<\/a> pour conserver l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une ascension sociale possible. Pour elles et pour leurs enfants. Pas du tout remont\u00e9es contre les classes sup\u00e9rieures, leur but est justement de rejoindre par l&rsquo;\u00e9ducation, le travail, l&rsquo;\u00e9pargne et un \u00ab\u00a0investissement positionnel\u00a0\u00bb le segment des 10% les mieux r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s. En tentant d&rsquo;imiter les strat\u00e9gies de ceux qui sont au dessus d&rsquo;elles dans la hi\u00e9rarchie socio-\u00e9conomique. En particulier, par le biais d&rsquo;une strat\u00e9gie autour du logement visant \u00e0 fuir les quartiers populaires et \u00e0 rejoindre les zones o\u00f9 la mixit\u00e9 sociale leur \u00e9tait favorable.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de cette migration, de nombreuses portes s&rsquo;ouvrent ou, du moins, s&rsquo;ouvraient : un pouvoir d&rsquo;achat malgr\u00e9 tout conserv\u00e9 (voire accru), une meilleure qualit\u00e9 de vie, des \u00e9coles de meilleure ou de tr\u00e8s bonne qualit\u00e9 pour leurs enfants, un acc\u00e8s \u00e0 des opportunit\u00e9s professionnelles maintenu en termes g\u00e9ographiques. Selon que l&rsquo;on \u00e9tait plut\u00f4t vers le haut ou le bas de la classe moyenne, cela impliquait de lutter contre la gentrification des centres ville, pour y rester, en acceptant de supporter des charges de logement plus \u00e9lev\u00e9es ou, lorsque ce n&rsquo;\u00e9tait pas possible, de migrer en \u00ab\u00a0banlieue pavillonnaire\u00a0\u00bb. Dans tous les cas de figure, il fallait fuir la populace.<\/p>\n<p>Ce que montrent les travaux de Maurin et Goux, c&rsquo;est que <a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/?page_id=10370&amp;codenote=200\">les classes moyennes ne s&rsquo;en sortaient pas si mal<\/a>. Une part non n\u00e9gligeable d&rsquo;entre elles ou de leurs enfants parvenaient encore, de mani\u00e8re presque surprenante, \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 la classe sup\u00e9rieure, et dans des proportions non n\u00e9gligeables, depuis les ann\u00e9es 1980. Ce que les auteurs montraient aussi, c&rsquo;est que <a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/?page_id=10370&amp;codenote=195\">cela n&rsquo;allait pas sans douleur<\/a>. Car, si l&rsquo;espoir d&rsquo;une ascension sociale persistait \u00e0 juste titre, la \u00ab\u00a0peur du d\u00e9classement\u00a0\u00bb n&rsquo;\u00e9tait jamais bien loin. La possibilit\u00e9 de tomber, victime d&rsquo;un ch\u00f4mage qui rel\u00e8gue nombre de ceux qui y sont confront\u00e9s dans cette partie de la population, existait. Cela pouvait arriver. Et tant pis si, en r\u00e9alit\u00e9, la probabilit\u00e9 que cela arrive \u00e9tait somme toute limit\u00e9e. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, des auteurs comme Louis Chauvel diagnostiquaient pour leur part que la fin des classes moyennes \u00e9tait <a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/note-de-lecture-2\/?codenote=163\">d\u00e9j\u00e0 act\u00e9e<\/a> et en cours (<strong>Add :<\/strong> sur ce point, Louis Chauvel a comment\u00e9 et souhait\u00e9 corriger mon propos ; je vous renvoie \u00e0 <a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/130858-2\/#comment-16305\">son commentaire et \u00e0 ma r\u00e9ponse<\/a> ). Ce qui \u00e9tait faux, mais a finalement eu plus d&rsquo;\u00e9cho m\u00e9diatique que les th\u00e8ses de Maurin, qui montraient au contraire qu&rsquo;elles se d\u00e9fendaient plut\u00f4t bien. De sorte que plus de dix ans apr\u00e8s, l&rsquo;id\u00e9e de la <em>d\u00e9rive des classes moyennes<\/em> est consid\u00e9r\u00e9e comme une ancienne r\u00e9alit\u00e9 dans la psych\u00e9 collective fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Depuis, que s&rsquo;est-il pass\u00e9 ? Quoique pas si vieux que cela, les derniers textes de Maurin se basaient sur des donn\u00e9es un peu plus anciennes, d\u00e9lai de collecte oblige. Ce qui fait que la donne semble avoir passablement chang\u00e9 depuis. Dans les faits et, logiquement, dans les esprits. Dans les faits, alors que globalisation et progr\u00e8s technique \u00e9taient encore surtout analys\u00e9s essentiellement sous le prisme de leur impact diff\u00e9renci\u00e9 sur les plus qualifi\u00e9s et les non qualifi\u00e9s, la question des moyennement qualifi\u00e9s restait en suspens.<br \/>\nOn avait bien compris qu&rsquo;un non dipl\u00f4m\u00e9 partait avec un s\u00e9rieux handicap sur le march\u00e9 du travail \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque des ordinateurs et qu&rsquo;un dipl\u00f4m\u00e9 pouvait, lui, prendre la vague. Se donner la possibilit\u00e9 de r\u00e9ussir comme classe moyenne, c&rsquo;\u00e9tait, quitte \u00e0 \u00ab\u00a0bouffer des p\u00e2tes\u00a0\u00bb, s&rsquo;\u00e9quiper d&rsquo;une bonne planche de surf. Dipl\u00f4me en poche, avec un peu d&rsquo;efforts, tout demeurait possible. M\u00eame le non dipl\u00f4m\u00e9 pouvait esp\u00e9rer acc\u00e9der aux emplois interm\u00e9diaires, en compensant par le labeur et l&rsquo;exp\u00e9rience son handicap initial. Depuis, on a compris que le probl\u00e8me \u00e9tait plus grave. Les emplois interm\u00e9diaires, comme on l&rsquo;avait pressenti aux \u00c9tats-Unis dans les deux d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes, sont menac\u00e9s par les suspects usuels, technologies de l&rsquo;information et globalisation. Les emplois qui se cr\u00e9ent sont soit des emplois peu qualifi\u00e9s, soit des emplois tr\u00e8s qualifi\u00e9s. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on appelle la \u00ab\u00a0polarisation\u00a0\u00bb, que <a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/education-travail-progres-technique-inegalites-et-croissance-et-si-on-etait-vraiment-tres-mal\/\">j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9e ailleurs<\/a>. Pour les emplois interm\u00e9diaires, le cocktail est celui des salaires stagnants et des emplois plus rares. \u00c0 ce stade, le processus n&rsquo;est que mod\u00e9r\u00e9ment enclench\u00e9. Il va probablement s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer. Les classes moyennes le savent. D&rsquo;o\u00f9, un changement d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit qui anticipe les faits \u00e0 venir. Quand on est d\u00e9j\u00e0 pratiquement sur un fil du rasoir mat\u00e9riel pour ne pas d\u00e9crocher, les perspectives ne sont pas r\u00e9jouissantes. La peur du d\u00e9classement monte d&rsquo;un ou deux crans. Ajoutez \u00e0 cela quelques mauvaises nouvelles pour le pouvoir d&rsquo;achat, en particulier sur un \u00e9l\u00e9ment important de leur mode de vie (la voiture), et l&rsquo;affaire est r\u00e9gl\u00e9e : il y a de quoi passer \u00e0 l&rsquo;affolement.<\/p>\n<p>Il ne me semble pas absurde de consid\u00e9rer que le mouvement des gilets jaunes est l&rsquo;expression de ce qui pr\u00e9c\u00e8de : un sentiment que tous les efforts consentis jusqu&rsquo;ici vont devenir ou sont d\u00e9j\u00e0 vains. La col\u00e8re, et plus d\u00e9sormais, est une option. Bien s\u00fbr, pourquoi il a effectivement \u00e9merg\u00e9, qu&rsquo;est-ce qui en est circonstanciellement responsable, demande d&rsquo;autres explications (r\u00e9seau sociaux, politique du gouvernement, etc.). D&rsquo;autres le font bien mieux que moi. Mais, en d\u00e9finitive, les gilets jaunes ne seraient dans ma perspective que la r\u00e9union des classes moyennes qui comprennent qu&rsquo;elles d\u00e9crochent et de ceux qui, juste en dessous d&rsquo;elles, comprennent qu&rsquo;il n&rsquo;y aura bient\u00f4t plus rien au dessus, si ce n&rsquo;est tr\u00e8s au dessus ; et que ce sera tout sauf facile de s&rsquo;en sortir.<\/p>\n<p>Cette alliance est paradoxale au demeurant. Les int\u00e9r\u00eats des uns sont de se pr\u00e9server de la condition des autres, quand celui des autres est d&rsquo;y acc\u00e9der. Les classes moyennes n&rsquo;aiment pas beaucoup les classes populaires. Elles sont le reflet de ce qu&rsquo;elles ne veulent pas \u00eatre et pourraient n\u00e9anmoins devenir ou redevenir. Il y a une grande hypocrisie chez certains leaders de gauche \u00e0 soutenir qu&rsquo;ils forment le \u00ab\u00a0peuple\u00a0\u00bb ensemble. Les classes moyennes, excusez-moi la g\u00e9n\u00e9ralisation, je fais rapide, sont individualistes et clament depuis des ann\u00e9es qu&rsquo;elles en ont marre de payer pour tout le monde ; \u00ab\u00a0tout le monde\u00a0\u00bb \u00e9tant souvent les pauvres, d&rsquo;ici ou d&rsquo;ailleurs, cela ne vous aura pas \u00e9chapp\u00e9. Quand on aspire \u00e0 devenir riche, le riche n&rsquo;est pas l&rsquo;ennemi principal. Dans un de ses romans, Bukowski \u00e9crit quelque chose comme <em>\u00ab\u00a0mes parents voulaient tellement \u00eatre riches qu&rsquo;ils avaient fini par croire qu&rsquo;ils l&rsquo;\u00e9taient\u00a0\u00bb<\/em>. Comme le souligne Philippe Askenazy dans son livre <em>Tous rentiers !, <\/em>dont je reparlerai plus longuement, l&rsquo;id\u00e9ologie de la propri\u00e9t\u00e9 (ou \u00ab\u00a0propri\u00e9tarisme\u00a0\u00bb) concourt \u00e0 cela : nos soci\u00e9t\u00e9s encouragent la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re et immobili\u00e8re, qui devient un objectif pour beaucoup. Lorsqu&rsquo;on est un petit propri\u00e9taire, on a toujours peur que l&rsquo;imp\u00f4t sur le capital vienne nous frapper \u00e9galement. Or, quand 60% de la population est propri\u00e9taire de son logement, cette crainte a toutes les chances d&rsquo;\u00eatre largement partag\u00e9e. Et, sans surprise de ce point de vue, l&rsquo;un des ressorts de la contestation actuelle porte sur les pr\u00e9l\u00e8vements obligatoires, sous toutes leurs formes.<\/p>\n<p>Bruno Amable, dans le prolongement de son int\u00e9ressant livre, co\u00e9crit avec Stefano Palombarini, <a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/Lillusion-bourgeois-Alliances-sociales-fran%C3%A7ais\/dp\/2912107970\/ref=sr_1_2?s=books&amp;ie=UTF8&amp;qid=1543788154&amp;sr=1-2&amp;keywords=l%27illusion+du+bloc+bourgeois\"><em>L&rsquo;illusion du bloc bourgeois<\/em><\/a>, d\u00e9crit <a href=\"https:\/\/www.liberation.fr\/debats\/2018\/11\/26\/vers-un-bloc-antibourgeois_1694416\">dans une chronique<\/a> un \u00ab\u00a0bloc antibourgeois\u00a0\u00bb, qui r\u00e9pondrait \u00e0 celui qui a \u00e9lu Macron, le bloc bourgeois (compos\u00e9 <em>\u00ab\u00a0pour simplifier, les classes sup\u00e9rieures et moyennes sup\u00e9rieures qualifi\u00e9es\u00a0\u00bb<\/em>). Il utilise la m\u00eame grille de lecture sugg\u00e9r\u00e9e au dessus (et par d&rsquo;autres, \u00e9videmment), en l&rsquo;assimilant \u00e0 une alliance <em>\u00ab\u00a0classes populaires et &lsquo;petites&rsquo; classes moyennes\u00a0\u00bb<\/em>, se demandant s&rsquo;il d\u00e9rivera vers un mouvement r\u00e9actionnaire ou vers un mouvement populaire plus progressiste. Bien conscient que la premi\u00e8re issue est la plus probable, il veut croire en une possible d\u00e9rive vers la gauche. \u00c0 titre personnel, je n&rsquo;y crois pas, car l&rsquo;instabilit\u00e9 d&rsquo;une alliance classes populaires et \u00ab\u00a0petites\u00a0\u00bb classes moyennes me semble patente. Maintenant, pour rester dans la logique de son analyse de <em>l&rsquo;illusion du bloc bourgeois<\/em>, Emmanuel Macron a bien \u00e9t\u00e9 \u00e9lu. Et si cela n&rsquo;augure pas de succ\u00e8s ult\u00e9rieurs, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 pas mal&#8230; La possibilit\u00e9 que le bloc antibourgeois prenne le pouvoir dans le futur, m\u00eame pour un temps limit\u00e9, n&rsquo;est pas exclue. Et, en effet, je doute que ce soit au nom d&rsquo;id\u00e9es tr\u00e8s \u00e0 gauche.<\/p>\n<h3>L&rsquo;obsession des imp\u00f4ts<\/h3>\n<p>Ceci est une \u00e9quation simple, qui d\u00e9crit ce qu&rsquo;est le revenu disponible d&rsquo;un m\u00e9nage ou ce qui donne \u00e0 un m\u00e9nage les moyens de satisfaire leurs besoins :<\/p>\n<p><em>Revenu disponible = Salaires + Revenus du capital + <strong>D\u00e9penses publiques<\/strong> (et ce qu&rsquo;elles apportent qu&rsquo;elles soient per\u00e7ues directement ou non) &#8211; <strong>Pr\u00e9l\u00e8vements<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Quand j&rsquo;observe les revendications des gilets jaunes, je constate qu&rsquo;elles sont concentr\u00e9es sur les deux \u00e9l\u00e9ments en gras, avec des variantes diff\u00e9rentes, mais toujours r\u00e9sumables \u00e0 <em>\u00ab\u00a0On nous en prend trop, on nous en donne pas assez\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Rappelons que le mouvement a d\u00e9but\u00e9 sur une simple revendication : n&rsquo;augmentez pas les taxes sur le gasoil. Il y avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup \u00e0 dire sur le sujet : il y a des ann\u00e9es, on a incit\u00e9 tout un tas de gens \u00e0 acheter du di\u00e9sel. Alors que l&rsquo;heure de changer de v\u00e9hicule n&rsquo;est pas venue pour ces familles (en d\u00e9pit, m\u00eame, d&rsquo;une prime\u00a0 \u00e0 la conversion), on leur annonce qu&rsquo;on leur a \u00ab\u00a0menti\u00a0\u00bb et que ceux\u00a0 qui ont \u00e9cout\u00e9 ce qu&rsquo;on leur a dit se sont faits avoir. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, la tentation est forte de leur faire remarquer que les 60% de taxes dans un litre d&rsquo;essence, brandies comme une preuve d&rsquo;une soudaine pr\u00e9carisation de l&rsquo;automobiliste p\u00e9ri-urbain ne sont en r\u00e9alit\u00e9 pas une nouveaut\u00e9 et que le changement envisag\u00e9 ne porte que sur peu. Bref, on finirait par croire que nos gilets jaunes se sont couch\u00e9s un soir avec une taxe \u00e0 0% et se sont r\u00e9veill\u00e9s le lendemain avec 60% de taxes.\u00a0Si l&rsquo;argument de la goutte qui fait d\u00e9border le r\u00e9servoir est audible, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un soudain matraquage fiscal est absurde. On aura aussi soulign\u00e9 que le prix de l&rsquo;essence est une compensation du prix du logement, plus faible dans les zones d\u00e9pendantes de la voiture, que dans le centre des villes globalement mieux desservis en transports en commun. Mais au fond, cette comptabilit\u00e9 des co\u00fbts ne m&rsquo;int\u00e9resse pas beaucoup ; je ne la crois pas fondamentale. D&rsquo;ailleurs, les gilets jaunes l&rsquo;ont dit en substance : <em>\u00ab\u00a0L&rsquo;essence, c&rsquo;\u00e9tait pour d\u00e9conner\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Ainsi, moins de taxes serait le <em>credo<\/em>. Quand les gilets jaunes se voient oppos\u00e9 qu&rsquo;ils disposent d&rsquo;un syst\u00e8me de protection sociale qui repose sur les pr\u00e9l\u00e8vements obligatoires et leur apporte des bienfaits qu&rsquo;ils n\u00e9gligent, ils r\u00e9pondent qu&rsquo;ils n&rsquo;en ont pas pour leur argent et que ce sont toujours les autres qui en b\u00e9n\u00e9ficient. Soit qu&rsquo;ils sont des pauvres parasites qui ne paient pas du tout. C&rsquo;est ce qu&rsquo;un charmant gilet jaune signifiait dans un reportage quand il disait <em>\u00ab\u00a0dans ce pays, on nous dit qu&rsquo;un Fran\u00e7ais sur deux ne paie pas d&rsquo;imp\u00f4t. C&rsquo;est donc qu&rsquo;un Fran\u00e7ais sur deux supporte l&rsquo;autre\u00a0\u00bb<\/em>. J&rsquo;imagine qu&rsquo;il ne parlait pas des ultra-riches, mais de son petit camarade, voisin de cort\u00e8ge, actuellement au RSA (pour un ferme et divertissant d\u00e9montage de ces propos, <a href=\"https:\/\/education.francetv.fr\/matiere\/economie\/premiere\/video\/50-des-francais-ne-paye-pas-d-impots-vraiment\">voir ici<\/a>) . Soit qu&rsquo;il y en a qui ne paient pas assez. C&rsquo;est l&rsquo;argument de l&rsquo;injustice fiscale, symbolis\u00e9 par la transformation de l&rsquo;ISF en IFI et autre taxe proportionnelle sur les revenus du capital, improprement appel\u00e9e \u00ab\u00a0imp\u00f4t forfaitaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>37 ans apr\u00e8s la publication de l&rsquo;<em>opus<\/em> de Pierre Rosanvallon, <em><a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/crise-l%C3%A9tat-providence-Pierre-Rosanvallon\/dp\/2757854216\/ref=asc_df_2757854216\/?tag=googshopfr-21&amp;linkCode=df0&amp;hvadid=273699003033&amp;hvpos=1o1&amp;hvnetw=g&amp;hvrand=17775206810720589126&amp;hvpone=&amp;hvptwo=&amp;hvqmt=&amp;hvdev=c&amp;hvdvcmdl=&amp;hvlocint=&amp;hvlocphy=9055006&amp;hvtargid=pla-524074649407&amp;psc=1\">La crise de l&rsquo;\u00c9tat providence<\/a><\/em>, sa grille de lecture en trois crises de la protection sociale reste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment valable. Il y a une crise de financement, une crise d&rsquo;efficacit\u00e9 et une crise de l\u00e9gitimit\u00e9. La crise d&rsquo;efficacit\u00e9 signifierait que les pr\u00e9l\u00e8vements obligatoires massivement socialis\u00e9s pour lutter contre les risques sociaux conduisent \u00e0 des r\u00e9sultats d\u00e9cevants en ce qui concerne leurs objectifs : assurance contre les al\u00e9as mat\u00e9riels, r\u00e9duction des in\u00e9galit\u00e9s et pauvret\u00e9. Elle a longtemps \u00e9t\u00e9 attest\u00e9e par la comparaison avec d&rsquo;autres pays , dont les r\u00e9sultats sont significativement &#8211; pas spectaculairement &#8211; meilleurs en la mati\u00e8re (on peut penser aux fameux scandinaves, par exemple). Des pays o\u00f9 pour un\u00a0 taux de pr\u00e9l\u00e8vement \u00e9quivalent, on fait mieux. Fort du constat que ses revenus primaires sont amput\u00e9s de pr\u00e9l\u00e8vements divers et que le\u00a0 r\u00e9sultat, sa situation en particulier, n&rsquo;est pas fabuleux, au moins de son point de vue, le Fran\u00e7ais moyen est en droit de se dire qu&rsquo;il y a un probl\u00e8me quelque part et que ce probl\u00e8me est probablement&#8230; qu&rsquo;on l&rsquo;arnaque. C&rsquo;est la crise de l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat providence. Je ne d\u00e9velopperai pas les r\u00e9troactions possibles et av\u00e9r\u00e9es entre les trois crises. Restons sur ces constats de base.<\/p>\n<p>On peut \u00eatre un fervent partisan de l&rsquo;\u00c9tat providence et s&rsquo;interroger sur le volet efficacit\u00e9 du syst\u00e8me. C&rsquo;est l\u00e9gitime et sain. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pour cela que le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique s&rsquo;est permis une petite phrase r\u00e9tractable, <a href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/emmanuel-macron-ne-sert-a-rien\/\">comme \u00e0 son habitude<\/a>, mentionnant le <em>\u00ab\u00a0pognon de dingue\u00a0\u00bb<\/em>. Apr\u00e8s tout, am\u00e9liorer l&rsquo;efficacit\u00e9 de la protection sociale, ce n&rsquo;est pas mal. Il me semble cependant qu&rsquo;au fil du temps, le propos a d\u00e9riv\u00e9 vers l&rsquo;id\u00e9e que la protection sociale n&rsquo;\u00e9tait pas tr\u00e8s perfectible, mais totalement improductive. Or, <a href=\"https:\/\/www.ofce.sciences-po.fr\/blog\/10396-2\/\">c&rsquo;est faux<\/a> et certains gilets jaunes lui doivent de ne pas \u00eatre dans la mis\u00e8re (j&rsquo;avais not\u00e9 leurs noms, mais mon chien a mang\u00e9 la feuille de papier).<\/p>\n<p>Tenez, prenez Valentine, 24 ans, intermittente du spectacle. <a href=\"https:\/\/www.nouvelobs.com\/politique\/20181118.AFP8880\/gilets-jaunes-pres-de-283-000-manifestants-un-mort-et-200-blesses-sur-les-barrages.html\">Elle nous dit<\/a>\u00a0 <em>\u00ab\u00a0La diff\u00e9rence entre mon brut et mon net, c&rsquo;est 1.000 euros, voil\u00e0 pourquoi je suis l\u00e0 aujourd&rsquo;hui\u00a0\u00bb<\/em>. Valentine a de la chance. La plupart des intermittents r\u00eaveraient d&rsquo;avoir des charges sociales de 1 000 euros car, \u00e0 vue de nez, elle a un net de plus de 2 000 euros. D&rsquo;autre part, et surtout, est-ce que Valentine travaille dix mois dans l&rsquo;ann\u00e9e depuis des ann\u00e9es, en tant qu&rsquo;intermittente du spectacle ? Je le lui souhaite. Si ce n&rsquo;est pas le cas, elle a d\u00fb percevoir des indemnit\u00e9s de ch\u00f4mage qu&rsquo;on qualifiera de g\u00e9n\u00e9reuses (et n\u00e9cessaires, c&rsquo;est le but du syst\u00e8me). Si ce n&rsquo;est pas le cas, je lui rappellerai que la plupart des gens qui travaillent avec elles, sans qui elle ne pourrait pas participer \u00e0 des cr\u00e9ations (elle ne va pas tout faire seule&#8230;), sont loin d&rsquo;avoir cette chance et que ce qui lui permet de s&rsquo;\u00e9panouir dans sa passion, la culture, est financ\u00e9 par l&rsquo;Unedic, l&rsquo;\u00c9tat providence. Il semble qu&rsquo;elle soit la seule en France \u00e0 ne pas avoir entendu parler de ce point de d\u00e9tail.<\/p>\n<p>Combien de Valentine ? Je ne sais pas. Mais ne caricaturons pas comme elle. Il y a des revendications sur les services publics, les transports en commun, etc. qui sont audibles. N&#8217;emp\u00eache. Ce ne sont pas celles qui dominent. Celles qui s&rsquo;imposent ont trait au portefeuille. Et c&rsquo;est l\u00e0 que je reviens \u00e0 la petite \u00e9quation en haut. En se focalisant sur les imp\u00f4ts, nos gilets jaunes semblent oublier que l&rsquo;argent public n&rsquo;est qu&rsquo;un des \u00e9l\u00e9ments qui d\u00e9terminent leur budget. C&rsquo;est assez curieux d&rsquo;oublier le salaire, non ? Cela me refait penser \u00e0 un jury d&rsquo;examen il y a quelques ann\u00e9es o\u00f9, sur le sujet \u00ab\u00a0Faut-il r\u00e9duire le co\u00fbt du travail ?\u00a0\u00bb, une candidate avait fait un expos\u00e9 uniquement ax\u00e9 sur les charges sociales, ne mentionnant \u00e0 aucun moment comme \u00e9l\u00e9ment du co\u00fbt du travail&#8230; le salaire. C&rsquo;est pourtant le n\u0153ud du probl\u00e8me, \u00e0 bien des \u00e9gards.<\/p>\n<h3>La fin de la redistribution social-d\u00e9mocrate d&rsquo;antan<\/h3>\n<p>On peut ironiser sur les revendications contradictoires d&rsquo;une baisse des imp\u00f4ts et d&rsquo;une hausse des protections diverses et services publics r\u00e9clam\u00e9s par les gilets jaunes. Je ne sais pas si c&rsquo;est pertinent. Il y a certes s\u00fbrement une revendication \u00e0 la Bastiat dans cette approche : l&rsquo;\u00c9tat, c&rsquo;est la grande fiction \u00e0 travers laquelle tout le monde s\u2019efforce de vivre aux d\u00e9pens de tout le monde. Dans l&rsquo;esprit de certains, il serait temps de vraiment vivre aux d\u00e9pens des autres. Mais on n&rsquo;a m\u00eame pas besoin de cela pour voir \u00e0 quel point est d\u00e9risoire cette approche qui attend tout de l&rsquo;\u00c9tat, tout en demandant sa d\u00e9croissance.<\/p>\n<p>Imaginons que demain Emmanuel Macron c\u00e8de aux revendications fiscales des gilets jaunes. Leur probl\u00e8me sera-t-il r\u00e9gl\u00e9 ? L&rsquo;\u00c9tat magique aura-t-il chang\u00e9 leur vie ? Que peut l&rsquo;\u00c9tat redistributeur contre la disparition des emplois moyennement qualifi\u00e9s ? Il pourra toujours prendre un peu ou beaucoup plus aux riches. Ce sera insuffisant. Ce qui se dessine devant nous, c&rsquo;est une crise avanc\u00e9e de la redistribution social-d\u00e9mocrate ou social-lib\u00e9rale. Les dispositifs comme la prime d&rsquo;activit\u00e9 sont tr\u00e8s efficaces pour compl\u00e9ter les revenus des emplois \u00e0 bas salaire. Ils sont insuffisants pour combler les aspiration des classes moyennes, qui visent significativement plus haut en termes de revenus. En tout cas, en l&rsquo;\u00e9tat actuel des choses, il y a peu d&rsquo;espoirs. Je veux dire par l\u00e0, compte tenu du potentiel de rentr\u00e9es fiscales, li\u00e9 \u00e0 la mobilit\u00e9 des facteurs (capital et travail tr\u00e8s qualifi\u00e9) et de la distribution des emplois \u00e0 venir (la polarisation).<\/p>\n<p>Partant de l\u00e0, diverses solutions sont envisageables. La premi\u00e8re, c&rsquo;est <a href=\"http:\/\/piketty.pse.ens.fr\/fr\/publications\">Thomas Piketty<\/a> qui la propose dans son <em>capital au 21\u00e8me si\u00e8cle<\/em>. Puisque les in\u00e9galit\u00e9s augmentent irr\u00e9m\u00e9diablement au niveau de la distribution primaire des revenus, modernisons la redistribution car ce sont les politiques fiscales qui sont en grande partie \u00e0 l&rsquo;origine de la mont\u00e9e des in\u00e9galit\u00e9s de revenus. Loin d&rsquo;avoir compens\u00e9 les tendances \u00e0 la hausse des in\u00e9galit\u00e9s que le fonctionnement des march\u00e9s a engendr\u00e9, elles les ont amplifi\u00e9es depuis les ann\u00e9es 1980. Et m\u00eame si, il faut le rappeler, la France fait figure d&rsquo;exception dans le sens o\u00f9 les in\u00e9galit\u00e9s de revenus y sont rest\u00e9es relativement stables sur la p\u00e9riode (apr\u00e8s redistribution !), \u00e7a ne durera probablement pas. On conna\u00eet ses propositions \u00e0 ce sujet, d&rsquo;une r\u00e9forme fiscale accroissant la progressivit\u00e9 des pr\u00e9l\u00e8vements \u00e0 un imp\u00f4t mondial sur le capital, coupant l&rsquo;herbe sous le pied des \u00e9vad\u00e9s fiscaux.<\/p>\n<p>Le premier volet est tr\u00e8s envisageable. Bizarrement, le gouvernement qui, pourtant conseill\u00e9 par Aghion (fan d&rsquo;un syst\u00e8me fiscal \u00e0 base de TVA, d&rsquo;IS faible et d&rsquo;imp\u00f4t sur le revenu progressif), a d\u00e9marr\u00e9 le quinquennat par une r\u00e9duction de l&rsquo;imposition du capital, envisage une r\u00e9forme des retraites \u00e0 la su\u00e9doise et une conversion du march\u00e9 du travail \u00e0 la flexis\u00e9curit\u00e9, mais n&rsquo;a pas not\u00e9 que le taux marginal de l&rsquo;imp\u00f4t sur le revenu maximum en Su\u00e8de est de plus de 55%, contre 45%\u00a0 en France. Tout ceci sans presque aucune niche fiscale&#8230;<\/p>\n<p>Serait-ce suffisant face \u00e0 une accentuation de la polarisation ? Pas s\u00fbr. Le second outil envisag\u00e9 par Piketty est, pour le moment, utopique. Je doute que si \u00c9douard Philippe faisait un expos\u00e9 demain de la volont\u00e9 du gouvernement de mettre en place un imp\u00f4t sur le capital mondial, annon\u00e7ant le d\u00e9but de n\u00e9gociations avec nos partenaires internationaux, cela renverrait les gilets jaunes pr\u00e9parer leurs f\u00eates de No\u00ebl dans le calme. On ne saurait le leur reprocher.<\/p>\n<p>Cette redistribution n&rsquo;est pas morte, loin de l\u00e0. Mais on voit ses limites. Les autres possibilit\u00e9s, probablement plus rapides \u00e0 mettre en place, rel\u00e8vent d&rsquo;une action sur la r\u00e9partition primaire des revenus : faire en sorte d&rsquo;accro\u00eetre le salaire brut, pas les transferts. Notez que je n&rsquo;ai pas \u00e9voqu\u00e9 le cas du revenu universel. Non pas qu&rsquo;il soit sans int\u00e9r\u00eat, mais je ne pense pas qu&rsquo;il r\u00e9ponde pleinement \u00e0 la probl\u00e9matique des gilets jaunes. D&rsquo;abord parce que bon nombre d&rsquo;entre eux le refuserait probablement au nom d&rsquo;une conception conservatrice du travail. Ensuite, parce qu&rsquo;il ne r\u00e8gle pas la question des revenus d&rsquo;une classe moyenne aspirant \u00e0 un niveau de vie \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<p>En conclusion, les gilets jaunes se trompent. Ils partent dans une voie absurde qui consiste \u00e0 demander \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat de pr\u00e9server leur revenu par la redistribution, l\u00e0 o\u00f9 c&rsquo;est \u00e0 leur patron qu&rsquo;il devrait demander des comptes pour leurs salaires stagnants. Je ne vous cache pas que cette approche m&rsquo;interpelle depuis le d\u00e9but. Hormis la revendication d&rsquo;un Smic \u00e0 1 300 euros, la quasi absence du mot \u00ab\u00a0salaire\u00a0\u00bb dans les propos, alors que \u00ab\u00a0imp\u00f4t\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0taxe\u00a0\u00bb connaissent des occurrences record, me laisse assez pantois.<\/p>\n<h3>Tous actionnaires (et \u00e9duqu\u00e9s) !<\/h3>\n<p>Patrick Artus et Marie-Paule Virard, dans leur livre <a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/si-salari%C3%A9s-se-r%C3%A9voltaient\/dp\/2213709351\/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;qid=1543795635&amp;sr=8-1&amp;keywords=et+si+les+salari%C3%A9s+se+r%C3%A9voltaient\"><em>Et si les salari\u00e9s se r\u00e9voltaient ?<\/em><\/a> dressent le tableau d&rsquo;une mont\u00e9e des in\u00e9galit\u00e9s de revenus primaires et d&rsquo;une pr\u00e9carisation de l&#8217;emploi salari\u00e9 insoutenable \u00e0 terme. La d\u00e9formation du partage de la valeur ajout\u00e9e en faveur du capital, au d\u00e9triment du travail, est pour eux une tendance dramatique (sauf en France et quelques autres pays, pour le moment). Ils font le constat que le capitalisme mondialis\u00e9 a remis en cause la conception naturelle du salariat. Dans le salariat, l&#8217;employeur est l&rsquo;assureur du salari\u00e9. En cas de difficult\u00e9s, c&rsquo;est l&#8217;employeur qui amortit le choc sur ses deniers. En cas de prosp\u00e9rit\u00e9, il se r\u00e9mun\u00e8re davantage en n&rsquo;alignant pas parfaitement la hausse des salaires sur la hausse de la productivit\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, le capitaliste joue plut\u00f4t \u00e0 <em>\u00ab\u00a0Pile, je gagne, face tu perds.\u00a0\u00bb<\/em>. En p\u00e9riode de croissance, on limite les hausses de salaires. En p\u00e9riode moins faste, les salari\u00e9s paient tous les pots cass\u00e9s (salaire et emploi), le rendement du capital \u00e9tant largement pr\u00e9serv\u00e9. Bref, les salari\u00e9s supportent les risques mais ne touchent pas de prime de risque pour cela.<\/p>\n<p>Artus et Virard proposent d&rsquo;agir de deux fa\u00e7ons pour accro\u00eetre les salaires : la premi\u00e8re consiste \u00e0 appliquer une logique de parties prenantes et faire en sorte que les salari\u00e9s soient associ\u00e9s aux profits des entreprises. Ils sugg\u00e8rent de g\u00e9n\u00e9raliser l&rsquo;int\u00e9ressement, la participation et, plus g\u00e9n\u00e9ralement l&rsquo;actionnariat salari\u00e9 (et de repenser plus largement la gouvernance des firmes). L&rsquo;autre fa\u00e7on de pr\u00e9server les revenus des salari\u00e9s dans un contexte de polarisation est de d\u00e9velopper s\u00e9rieusement les qualifications de tous.<\/p>\n<p>Les deux propositions me semblent l\u00e9g\u00e8res. La premi\u00e8re parce qu&rsquo;elle est un serpent de mer qui depuis de Gaulle va et vient sans se poser. Peut-\u00eatre aussi que les salari\u00e9s ne veulent pas \u00eatre des actionnaires, apr\u00e8s tout ? Certes, ce serait mieux que d&rsquo;\u00eatre pr\u00e9caris\u00e9 ou ind\u00e9pendant paup\u00e9ris\u00e9. Mais comment institutionnaliser s\u00e9rieusement un tel dispositif ? Peut-\u00eatre, \u00e9galement, que les capitalistes ne veulent pas partager leur paquet d&rsquo;actions et pr\u00e9f\u00e9reront toujours une autre solution ?<br \/>\nIl ne faut pas \u00eatre ferm\u00e9 pour autant. L&rsquo;actionnariat salari\u00e9 donne des r\u00e9sultats appr\u00e9ci\u00e9s des salari\u00e9s dans certaines entreprises. Je me trompe peut-\u00eatre, mais je doute n\u00e9anmoins qu&rsquo;il puisse r\u00e9pondre aux attentes des classes moyennes.<\/p>\n<p>L&rsquo;option \u00e9ducative n&rsquo;est qu&rsquo;un filet de s\u00e9curit\u00e9 pour ceux qui n&rsquo;ont aucune formation. Aussi indispensable soit-elle, on voit mal en quoi, sans changements dans la structure des emplois vers une majorit\u00e9 d&#8217;emplois tr\u00e8s qualifi\u00e9s, elle pourra vraiment contrer le mouvement de polarisation. Il faut penser plus large pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me, c&rsquo;est-\u00e0-dire pouvoir cr\u00e9er une majorit\u00e9 d&#8217;emplois tr\u00e8s qualifi\u00e9s. Vaste sujet.<\/p>\n<h3>Tous rentiers !<\/h3>\n<p>Dans <a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/Tous-rentiers-autre-r%C3%A9partition-richesses\/dp\/273813372X\/ref=sr_1_1?s=books&amp;ie=UTF8&amp;qid=1543799829&amp;sr=1-1&amp;keywords=tous+rentiers\"><em>Tous rentiers !<\/em><\/a>, Philippe Askenazy part des m\u00eames diagnostics qu&rsquo;Artus et Virard (son analyse est n\u00e9anmoins plus d\u00e9velopp\u00e9e et assez remarquable, d&rsquo;ailleurs) sur la d\u00e9gradation des conditions de r\u00e9mun\u00e9ration (mais aussi de travail) d&rsquo;une partie croissante des salari\u00e9s, la mont\u00e9e des in\u00e9galit\u00e9s et la polarisation des emplois. Pour Askenazy, la redistribution social-d\u00e9mocrate a \u00e9chou\u00e9. Pire, elle n&rsquo;est pas souhait\u00e9e par ceux qui pourraient en b\u00e9n\u00e9ficier, trop absorb\u00e9s par l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;ils sont des propri\u00e9taires que l&rsquo;imp\u00f4t pourrait spolier.<\/p>\n<p>La seule solution est d&rsquo;agir sur la r\u00e9partition primaire des revenus. Mais pas par le biais d&rsquo;un quelconque actionnariat salari\u00e9. Il part du principe que nous vivons dans une \u00e9conomie de rentes, qu&rsquo;il d\u00e9finit comme <em>\u00ab\u00a0des avantages qui peuvent \u00eatre durablement accapar\u00e9s par les acteurs \u00e9conomiques (capitalistes, financiers, propri\u00e9taires, salari\u00e9s, ind\u00e9pendants, entrepreneurs, \u00c9tats&#8230;) via des m\u00e9canismes \u00e9conomiques, politiques ou l\u00e9gaux qu&rsquo;ils peuvent \u00e9ventuellement influencer\u00a0\u00bb<\/em>. Vos revenus primaires d\u00e9pendent de votre capacit\u00e9 \u00e0 accaparer ces avantages. Et loin d&rsquo;\u00eatre d\u00e9termin\u00e9s par des \u00ab\u00a0lois naturelles\u00a0\u00bb, ils sont des construits sociaux et politiques.<\/p>\n<p>Or, \u00e0 l&rsquo;heure actuelle, les perdants de cette d\u00e9termination sont le plus souvent les salari\u00e9s peu ou moyennement qualifi\u00e9s. L&rsquo;ouvrage explique cette m\u00e9canique et montre que la capacit\u00e9 \u00e0 se forger une rente repose sur le caract\u00e8re critique de la position que l&rsquo;on occupe dans le syst\u00e8me productif. Une \u00ab\u00a0criticit\u00e9\u00a0\u00bb qui repose sur l&rsquo;al\u00e9a et l&rsquo;ampleur des gains ou pertes que vous \u00eates en mesure de produire. C&rsquo;est en fonction de celle-ci qu&rsquo;on vous r\u00e9mun\u00e9rera. C&rsquo;est ainsi que, par exemple, les sp\u00e9cialistes en s\u00e9curit\u00e9 informatique ont techniquement une criticit\u00e9 \u00e9lev\u00e9e \u00e0 l&rsquo;heure du big data, mais que les pharmaciens fran\u00e7ais ont, par rapport \u00e0 leurs homologues britanniques, une criticit\u00e9 construite par la r\u00e9glementation hexagonale, en dehors de toute consid\u00e9ration relative \u00e0 la demande ou \u00e0 leur productivit\u00e9.<\/p>\n<p>Il consid\u00e8re alors que les bas salaires peuvent esp\u00e9rer restaurer un pouvoir de n\u00e9gociation malmen\u00e9 par des \u00e9volutions autant technologiques qu&rsquo;institutionnelles. Il y aurait une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 cela, m\u00eame du point de vue d&rsquo;une analyse en termes de productivit\u00e9. Il montre de mani\u00e8re assez convaincante que l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle les emplois, notamment de services, mal r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s, le sont car ils ne connaissent pas de gains de productivit\u00e9 est intenable, en d\u00e9pit des difficult\u00e9s \u00e0 le mesurer clairement (du fait de d\u00e9faillances de l&rsquo;appareillage statistique). On peut par exemple difficilement envisager que les ouvriers, plus dipl\u00f4m\u00e9s qu&rsquo;autrefois, devant assurer des t\u00e2ches de maintenance et de pilotage des processus de production auparavant assur\u00e9s par d&rsquo;autres, avec une intensit\u00e9 physique et mentale accrue, ont vu leur productivit\u00e9 stagner. De m\u00eame pour une femme de chambre ou une h\u00f4tesse de caisse. L&rsquo;automatisation des processus qui ne conservent que des op\u00e9rateurs de plus en plus polyvalents, et qui ex\u00e9cutent des t\u00e2ches au contenu relationnel bien plus exigeant aujourd&rsquo;hui, n&rsquo;a pu se faire sans un accroissement de la productivit\u00e9. Ainsi, dans une parfaite perspective n\u00e9oclassique, les r\u00e9mun\u00e9rations devraient cro\u00eetre. Or, elles ne le font pas.<\/p>\n<p>Un obstacle traditionnellement mis en avant pour expliquer l&rsquo;affaiblissement du pouvoir de n\u00e9gociation des bas salaires est l&rsquo;\u00e9miettement des structures juridiques (des travailleurs qui op\u00e8rent ensemble sur un processus ne sont pas employ\u00e9s par la m\u00eame entreprise, limitant leur capacit\u00e9 \u00e0 se coordonner) et l&rsquo;isolement physique fr\u00e9quent, peu propice aux \u00e9changes (on se croise rapidement, mais on ne se voit plus vraiment). Pour Askenazy, il existe des moyens de casser cet engrenage et de recr\u00e9er une criticit\u00e9, comme le montrent certaines mobilisations \u00e0 travers le monde. D&rsquo;abord en s&rsquo;appuyant tout b\u00eatement sur la compl\u00e9mentarit\u00e9 des activit\u00e9s peu qualifi\u00e9es aux activit\u00e9s qualifi\u00e9es. L&rsquo;exemple du mouvement des conducteurs de navettes des employ\u00e9s de la Silicon Valley est un exemple de r\u00e9ussite. En effet, les clusters, hauts lieux du capitalisme moderne, sont paradoxalement, par leur concentration d&rsquo;activit\u00e9s sur un espace g\u00e9ographique limit\u00e9, une sc\u00e8ne propice \u00e0 l&rsquo;exercice d&rsquo;une criticit\u00e9 importante pour les activit\u00e9s de support (entretien, transport, restauration, etc.), en s&rsquo;appuyant sur un syndicat dont l&rsquo;action est facilit\u00e9e par la proximit\u00e9 des travailleurs, m\u00eame s&rsquo;ils n&rsquo;ont pas le m\u00eame employeur. La capacit\u00e9 des agents du m\u00e9tro new yorkais ou londonien \u00e0 maintenir des salaires \u00e9lev\u00e9s est un autre exemple, bas\u00e9 sur un syndicalisme \u00e0 l&rsquo;ancienne. Le succ\u00e8s du mouvement des femmes de m\u00e9nage des palaces parisiens <a href=\"https:\/\/www.humanite.fr\/palace-les-femmes-de-chambre-arrachent-420-euros-de-plus-par-mois-552698\">il y a quelques ann\u00e9es<\/a> est un autre \u00e9pisode significatif. D&rsquo;autres options sont envisag\u00e9es : le syndicalisme d&rsquo;opinion, qui cherche \u00e0 faire converger les int\u00e9r\u00eats des travailleurs et celui du public (cas des infirmi\u00e8res de Californie en 2005). Plus g\u00e9n\u00e9ralement, l&rsquo;id\u00e9e que les collectifs sont cass\u00e9s par l&rsquo;\u00e9miettement des structures n&rsquo;est pas totalement exacte. Apr\u00e8s tout, 50% des salari\u00e9s travaillent encore dans des grandes entreprises et cet \u00e9tat de fait est propice \u00e0 des regroupements. Pour Askenazy, une strat\u00e9gie de reconqu\u00eate syndicale est possible dans ces conditions en agissant de proche en proche : d&rsquo;abord sur les sites ou activit\u00e9s les plus susceptibles de d\u00e9velopper une criticit\u00e9, puis en \u00e9largissant progressivement. Au bout du chemin, l&rsquo;id\u00e9e est que tous deviennent rentiers.<\/p>\n<p>Cette approche, qui aurait \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue comme au mieux amusante il y a une d\u00e9cennie ou deux ne l&rsquo;est plus. Elle devient une option dans la lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s croissantes venues ou \u00e0 venir.\u00a0Des travaux tr\u00e8s <em>mainstream <\/em>ne manquent pas d&rsquo;alerter sur les \u00e9volutions troublantes du pouvoir de march\u00e9 des grandes entreprises, aux \u00c9tats-Unis en particulier. Le regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour le salaire minimum n&rsquo;y est pas \u00e9tranger outre-Atlantique. En Europe, ce sont les politiques de compression des co\u00fbts salariaux qui ont commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9border ceux-m\u00eames qui les avaient initi\u00e9es, de sorte que le salaire minimum, comme le souligne avec malice Askenazy, est devenu la soupape de gouvernements conservateurs conscients des effets politiques, sociaux et macro\u00e9conomiques qu&rsquo;une mod\u00e9ration salariale excessive pourrait avoir. L&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 les syndicats \u00e9taient vus comme des emp\u00eacheurs de tourner en rond \u00e9conomiques pourrait \u00eatre r\u00e9volue. \u00c9videmment, cela pose, en France notamment, la question de la r\u00e9novation de ces structures souvent archa\u00efques et inefficaces. Un s\u00e9rieux chantier.<\/p>\n<p>Quelles le\u00e7ons pour les gilets jaunes ? Leur mouvement d\u00e9structur\u00e9, ax\u00e9 sur la r\u00e9cup\u00e9ration de miettes de taxes, incapable de seulement d\u00e9signer quelques repr\u00e9sentants ou de s&rsquo;appuyer sur des corps interm\u00e9diaires quelconques a peu de chances de d\u00e9boucher sur quelque chose d&rsquo;autre qu&rsquo;un symbole ou, \u00e9ventuellement, un chaos social sans nom. S&rsquo;il faut <em>\u00ab\u00a0prendre l&rsquo;argent o\u00f9 il est\u00a0\u00bb<\/em>, selon la formule consacr\u00e9e, il ne semble pas qu&rsquo;ils aient frapp\u00e9 \u00e0 la bonne porte. De fa\u00e7on ironique, pendant qu&rsquo;ils bloquent les acc\u00e8s aux centres commerciaux le week-end \u00e0 trois semaines de No\u00ebl, Amazon se frotte les mains. Amazon, dont on sait \u00e0 quel point elle veille \u00e0 assurer des salaires \u00e9lev\u00e9s et des conditions de travail exemplaires \u00e0 ses salari\u00e9s. Ni plus, ni moins que les autres, pourrait-on ajouter. L&rsquo;autre ironie s&rsquo;adresse \u00e0 un gouvernement qui, depuis son entr\u00e9e en fonction, a d\u00e9velopp\u00e9 une politique de court-circuitage, voire de m\u00e9pris \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des corps interm\u00e9diaires, syndicats en premier lieu. Or, ce que l&rsquo;on voit depuis trois semaines, c&rsquo;est une absence de n\u00e9gociations, faute d&rsquo;interlocuteurs. La baffe magistrale ass\u00e9n\u00e9e par \u00c9douard Philippe \u00e0 Laurent Berger, pourtant \u00e0 la t\u00eate d&rsquo;un syndicat des plus coop\u00e9ratifs, r\u00e9sume parfaitement cet \u00e9tat d&rsquo;esprit qui pourrait finalement co\u00fbter cher \u00e0 Matignon et \u00e0 l&rsquo;\u00c9lys\u00e9e.<\/p>\n<p>Il est temps de penser diff\u00e9remment. Ou&#8230; au contraire, encore plus comme avant.<\/p>\n<h3>Vive la croissance<\/h3>\n<p>Hasard du calendrier, Noah Smith a publi\u00e9 il y a quelques jours une <a href=\"https:\/\/www.bloomberg.com\/opinion\/articles\/2018-11-30\/growth-is-the-best-remedy-for-wage-stagnation\">chronique sur Bloomberg<\/a> o\u00f9 il rappelle que la meilleure fa\u00e7on d&rsquo;accro\u00eetre les salaires, c&rsquo;est la croissance. C&rsquo;est exact, tout va mieux avec de la croissance. Non pas que toute croissance s&rsquo;accompagne parfaitement d&rsquo;une hausse des salaires, mais celle-ci donne du grain \u00e0 moudre. En France, les 30 Glorieuses l&rsquo;ont montr\u00e9. Un trio croissance-remise \u00e0 plat de la redistribution-regain de pouvoir de n\u00e9gociation des salari\u00e9s, voil\u00e0 ce qu&rsquo;il nous faudrait id\u00e9alement pour nous d\u00e9barrasser de cet accoutrement ridicule et fatigant pour les yeux arbor\u00e9 par plein de gens ces derniers temps.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\"><p>Il ne faut vraiment pas mettre tous les gilets jaunes dans le m\u00eame sac. (Cr\u00e9dit pour cette chouette photo : Geoffroy VAN DER HASSELT \/ AFP) Les gilets jaunes ont bien raison de se d\u00e9cha\u00eener. Dans peu de temps, la f\u00eate sera finie pour eux, m\u00eame si le gouvernement acc\u00e8de <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/130858-2\/\" title=\"Tentative d&rsquo;\u00e9conomie politique des gilets jaunes\">(Lire la suite&#8230;)<\/a><\/p>\n<\/div>","protected":false},"author":2,"featured_media":131441,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-130858","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecoblabla"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130858","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=130858"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130858\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":134868,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130858\/revisions\/134868"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/media\/131441"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=130858"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=130858"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/econoclaste.eu\/econoclaste\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=130858"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}