Suicides en série

En janvier dernier, un homme s’est suicidé sur mon lieu de travail. Comme je ne travaille pas chez France Telecom, cela n’a pas été extrêmement médiatisé. Lorsqu’on est témoin, directement ou indirectement, d’un tel acte, on passe par plusieurs états d’esprit. L’effroi. L’incompréhension. Puis le temps fait son effet, on pense à autre chose, cela revient, repart.

Un suicide est un acte de violence extrême, mais très particulier. Parce que la principale victime de l’acte de violence est aussi son perpétrateur, il est difficile, comme dans le cas d’une violence exercée envers autrui, de considérer que cette violence ne s’exerce pas qu’à l’encontre de la victime, mais aussi, vis à vis de la société dans son ensemble. Les religions, qui condamnent le suicide, ne négligent pas cette dimension. Pour tout un chacun, c’est un pas qu’il est difficile de faire, car il est difficile d’admettre que celui qui souffrait au point de mettre fin à ses jours puisse devoir subir la moindre trace de blâme. Il est difficile d’admettre que nous sommes en partie aussi victimes de cette violence, parce que ce que nous avons subi est hors de proportion de ce que le suicidé a subi; et parce qu’il est difficile de ne pas se sentir, à son niveau, coupable de n’avoir rien fait pour éviter cela. Finir par mettre de l’ordre dans ces sentiments ambivalents, partagés entre le chagrin et la compassion pour celui qui a souffert de façon intolérable, le ressentiment vis à vis de la brutalité qu’il nous a infligé, et le sentiment de culpabilité, est la façon de faire passer.

Mais ce travail est difficile, et entretemps, une question s’impose : pourquoi. La vraie réponse est effrayante : personne n’en sait rien. Face à un suicide individuel, les causes sont tellement multiples, tellement diverses, tellement liées à la personne, qu’il est impossible de les démêler. Alors, nous faisons ce que nous faisons toujours pour comprendre des phénomènes : nous construisons une narration, un ensemble de causes, qui nous permette de rendre intelligible un acte fondamentalement incompréhensible. Il ne supportait plus le stress de son travail. Il avait des problèmes de vie de famille. Il avait perdu un proche. Nous inventons même des métaphores, à base de goutte d’eau qui fait déborder le vase, comme s’il était possible de déterminer LA chose qui a joué le rôle de déclencheur. Notre cerveau, remarquablement incapable d’adopter un raisonnement Bayesien, ne s’intéresse pas trop au fait qu’il y a des tas de gens qui ont une vie de famille lamentable, un travail déplaisant, qui subissent des deuils, sans pour autant en arriver là; construire une explication, trouver des causes ou des responsables est nécessaire, peu importe que ce soit vrai ou non.

Pour le spécialiste en sciences sociales, ces narrations, ces histoires que nous nous racontons, ne sont que de peu d’intérêt lorsqu’il s’agit de considérer le suicide comme un objet d’études. Il faut sortir des cas particuliers pour considérer le phénomène de manière générale, sous peine de sombrer dans les explications ad hoc ou les causes tellement multiples qu’elles en deviennent inextricables. Depuis que Durkheim a fait du suicide un objet des sciences sociales, c’est ainsi que l’on procède; pas sous le coup de l’émotion liée à un évènement particulier, pas sous l’effet des biais médiatiques, mais en se fondant sur les choses objectives et mesurables.

C’est comme cela que l’on peut faire quelques constats. Que l’on ne se suicide pas franchement plus chez France Telecom qu’en France en général. Que travailler chez France Telecom est visiblement désagréable, mais qu’il vaut nettement mieux cela que de ne pas travailler du tout; le taux de suicide des chômeurs est de l’ordre de 50 pour 100 000 annuels, soit trois fois plus que chez FT. Cela exonère-t-il l’entreprise de l’atmosphère visiblement délétère qui y règne? En aucun cas.

Ce que les sciences sociales (et la connaissance des probabilités) nous enseignent également, c’est qu’un taux de suicide n’est qu’une moyenne, que les évènements, en eux-mêmes, sont aléatoires. Comme dans tout phénomène aléatoire, il est possible de rencontrer des séries, la répétition d’évènements rares. Lorsque s’ajoute à ce phénomène de séries les biais de perception médiatiques, qui conduisent à focaliser son attention sur un certain type d’évènements, il devient tout à fait possible de prendre ce bruit statistique pour un phénomène réel. Souvenez-vous. Il n’y a pas si longtemps, l’emballement médiatique se portait sur les suicides chez Renault (puis dans l’industrie automobile en général). L’année dernière, à la même époque, c’étaient les suicides en prison qui faisaient les gros titres. On en parle beaucoup moins ces jours-ci. Pour autant, pensez-vous que les conditions de vie des détenus se soient beaucoup améliorées depuis l’année dernière? Pensez-vous que dans l’industrie automobile, sujette à l’une des pire crise économique des dernières décennies, l’ambiance se soit beaucoup améliorée? Chez FT, le taux de suicide était plus élevé en 2002 qu’aujourd’hui; est-ce la preuve que les conditions de travail s’y améliorent?

Ce que les sciences sociales nous apprennent aussi, c’est qu’il convient d’être extrêmement prudent dans l’exposition médiatique des suicides. Le suicide est un phénomène épidémique, un suicide en entraînant d’autres. Le sociologue D. Phillips, et toute une série d’autres travaux, ont montré que l’exposition médiatique de suicides conduisait à une élévation nette, immédiatement après, du taux de suicide. Phillips a même montré que les suicides médiatisés élèvent le nombre d’accidents de voiture – en pratique, des conducteurs décidant de se tuer au volant, dont la mort n’est pas reportée comme suicide dans les statistiques. Tout se passe comme si un suicide médiatisé donnait une sorte « d’autorisation » implicite aux autres, un peu comme un piéton qui hésite à traverser un passage clouté au rouge, mais qui va le faire parce que la personne à côté de lui l’a fait.

Les travaux sociologiques ont même montré que l’exposition des suicides est dépendante du contexte; qu’une célébrité se suicide par ingestion de médicaments, les suicides par ingestion de médicaments vont augmenter. Que l’on expose le suicide d’une personne exerçant une profession particulière, et l’on va assister à une hausse du nombre de suicides de personnes exerçant la même profession… Vous voyez où je veux en venir.

Faut-il en conclure que nous devons incriminer, pour une part au moins, les médias et leur exposition des suicides chez France Telecom dans les évènements actuels? Ce serait aller trop vite en besogne, et commettre la même erreur que celle consistant à expliquer ces suicides par les conditions de travail. Mais cela devrait conduire les commentateurs à faire preuve de prudence. En Norvège, pour se préserver de cet effet, il est interdit d’évoquer des cas de suicides dans les médias. En Turquie, il est interdit d’évoquer un suicide « de manière à influencer les lecteurs ». D’autres pays ont adopté des codes de déontologie, portant par exemple sur le vocabulaire employé, ou forment les journalistes à aborder le sujet, à l’exemple de l’Australie. Visiblement, en France, nous sommes beaucoup trop intelligents pour avoir recours à ce genre de techniques, ce qui permet à tout un chacun de raconter n’importe quoi, comme le constate Hugues.

La noblesse de la cause – améliorer les conditions de vie des détenus, ou les conditions de travail dans diverses entreprises – ne change rien au fait que la focalisation sur les suicides est non seulement improductive (parce que lorsque la série de suicides s’interrompra, ces causes sombreront à nouveau dans l’oubli médiatique), mais qu’elle est extrêmement dangereuse, en produisant cette banalisation, cette autorisation implicite, de se donner la mort. On peut penser que les dirigeants de france Telecom dorment mal en ce moment; ils ne devraient pas être les seuls, parce que nombreux sont ceux qui se comportent dans cette affaire en pompiers pyromanes.

Face à l’horreur d’un suicide, nous devons accepter que nous ne pouvons pas comprendre, et simplement ressentir la douleur que celui-ci nous inspire; par dessus tout, ne jamais oublier, quoi qu’il nous en coûte, que le principal responsable d’un suicide est celui qui se tue, et que ses raisons personnelles, comme son geste, nous échappent.

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Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

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17 Commentaires

  1. Merci (encore) pour ce billet très fort. Vous l’envoyez comme "Opinion" au Monde ? Ou sur BFM, qui vous connait plus ? La justesse du propos exige sa diffusion…

  2. Il y a un domaine dans lequel le soin est tout particulier, même en France, c’est le suicide médicamenteux.

    Récemment, le diantalvic (dextropropoxyphène paracétamol) a été retiré du marché au niveau européen. En cause, l’efficacité de ce médicament pour les suicides. Dans certains pays, il était très utilisé à cet effet (mais, bizarrement, pas en France, alors qu’il s’agissait du plus grand grand consommateur européen, et de loin).

    Lorsque cela a été annoncé aux informations, la formule invariable était : « à cause des risques d’accident en cas de mauvais dosage — mais ne paniquez pas si votre médecin vous en a donné, respectez simplement bien les doses prescrites ! »

    Sans doute, sur ce sujet sensible, le communiqué de presse devait-il être très explicite quant aux termes à utiliser et à éviter. Pas une fois je n’ai lu ou entendu le mot « suicide » sur le sujet.

  3. je suis d’accord sur votre billet, qui n’exonère en rien une entreprise comme FT des mauvaises conditions de travail qui y règnent, et d’autres facteurs, cf mon propos chez com-vat.

  4. Merci pour cet article qui prend le recul que les journalistes n’ont pas/plus le temps de prendre.

    On évoque l’effet Werther lors des études de journalisme (en Belgique en tout cas). Et on évite autant que possible de parler des suicides dans les médias, justement en raison de cet effet Werther.

    Mais c’est vrai qu’on se dit "24 suicides chez FT, c’est énorme quand même!" et on en reparle à chaque nouveau cas. Parce qu’on n’a pas le recul, parce qu’on n’a pas le back-ground (ou les chiffres), parce qu’on ne se souvient pas que l’an dernier on parlait des suicides en prison ou des adolescents qui se jettent des falaises.

    C’est pour cela que je vous redis "merci!". Je m’arrêterai quelques minutes et réfléchirai la prochaine fois que je recevrai une dépêche AFP sur le 25e suicide chez FT.

  5. Tout d’abord merci pour ce très bon billet, parfaitement pondéré.

    Un truc m’échappe : l"horreur d’un suicide".

    Comme tout le monde j’ ai eu à composer avec cela. Ce fut douloureux, j’ai traversé des sentiments complexes et ambivalents. Mais j’ai appris à respecter le geste. Ou plutôt ma propre souffrance face à cette situation me semblait une "insulte" pour ceux qui avaient attenté à leur jour. Un geste respectable (ok sauf quand ça fait prendre du retard à mon TER) qui ne m’appartenait pas. Ce n’est pas une façon de créer une carapace individualiste pour me protéger, non, une simple tolérance de la différence.

    Précisément j’ai connu des suicides qui n’étaient pas "horribles": une volonté nette et précise d’en rester là. Dont au moins une fois pour des raisons parfaitement tangibles et pratiquement louables.

    Compliqué, certes.

  6. Excusez-moi de m’introduire pour dire ça, mais sur quoi se base t-on pour juger d’un angle éthique le suicide ? On ne juge pas la mort en bien ou en mal, ce serait idiot, et personnellement je pense que c’est un choix, je préfère vivre évidemment, c’est le cas de la plupart, l’espoir fait vivre; mais de quel droit juger en mal l’acte ?
    Soit on le juge mal parce qu’on regrette la disparition, et c’est logique, d’un être cher, mais à qui, après-tout, sa vie appartient. Il me semble qu’un droit fondamental, celui de mourir, reste à accorder à l’homme dans nos sociétés.
    Soit on le juge mal parce que, et c’est pire, on considère que le disparu avait un rôle dans la société qui est désormais vacant. Le suicide est alors économiquement nuisible.
    J’ai conscience de m’aventurer sur un terrain dangereux, mais l’auteur romantique allemand Novalis a conseillé comme solution à la vie le suicide collectif, et c’est une idéologie parmi d’autres, sans vénérer la mort ni les cadavres; parce que l’on espère un mieux après la mort (et on remarquera combien l’idéologie chrétienne et toutes les religions se référant à une existence après la mort ont condamné le suicide, imaginant qu’il conduit à l’enfer) ou parce que le plus probable, l’insensibilité, l’inexistence, paraît mieux, en termes simples d’analyse coûts-bénéfices, que la vie qu’ils ont.
    Merci de m’écouter, de me publier et éventuellement de répondre.

  7. Je ne comprends pas ces moyennes nationales, surtout venant d’un sociologue.
    Si on compare la moyenne des suicides à classe d’âge équivalente (les jeunes se suicident beaucoup, les vieux se suicident énormément), emploi équivalent (et oui, il y a les chômeurs…), santé équivalente (on se tue quand est malade, et plus encore quand on est fou), est-ce qu’il ny en aurait pas un tout petit peu plus à FT qu’ailleurs, vu qu’à FT on n’est ni fou ni cancéreux, ni chômeur, ni ado, ni vieillard.
    Et puis, si on faisait un peu des statistiques avec les suicides sur le lieu de travail, ou avec des lettres mettant directement en cause l’employeur, est-ce que ça ne ferait pas un peu plus chez FT, ou à Renault, ou au ministère de l’Environnement, que dans une très hypothétique "moyenne nationale" ?
    (Je passe l’ironie sur les suicides en prison : vu ce qu’y est l’encadrement médical et même l’encadrement tout court, elle est passablement obscène.)

    Réponse de Alexandre Delaigue
    Vous avez envie de vivre dans le monde enchanté des bisounours, avec des gentils et des méchants. Je vous comprend : c’est moins fatiguant pour le cerveau.

  8. Emmerdeur statistique : votre intuition a une forte inflexion normative. Ma réaction première était identique. Avec un peu d’objectivation statistique, c’est d’ailleurs une position qui se défend sur papier.

    Mais le principe de la science, c’est que l’on supprime ses pré-notions. Si ce n’est pas fait au départ (et dans le contexte du blog, ou du commentaire de blog, ça me paraît acceptable), il faut le faire plus tard.

    En conséquence, et sous la pression des opinions contradictoires, j’ai monté d’un cran mon objectivation statistique. Et à vrai dire, on ne peut pas établir à l’heure actuelle une comparaison suffisamment contrôlée.

    Ce serait hypocrite de ne pas s’inscrire initialement dans le monde des bisounours (sachant qu’il a deux régions : celui des gentils et des méchants, et celui du "tout va bien madame la Marquise"). Mais ce serait une erreur que de ne pas en sortir.

    Pour Gabriel : "Récemment, le diantalvic (dextropropoxyphène paracétamol) a été retiré du marché au niveau européen. En cause, l’efficacité de ce médicament pour les suicides. Dans certains pays, il était très utilisé à cet effet (mais, bizarrement, pas en France, alors qu’il s’agissait du plus grand grand consommateur européen, et de loin)."

    Détrompez-vous, j’ai des amis infirmiers qui interviennent sur des TS et qui vérifient toujours les pharmacies personnelles des personnes pour en retirer certains médicaments à risque, dont celui-ci.

  9. Désolé pour mon pauvre français, mon commentaire est traduit en français de l’anglais par le traducteur de Google. Mon commentaire en anglais est à la fin.

    Je pense que le suicide est une forme extrême de protestation, d’autant plus vrai dans le cas du FT. Si un gouvernement interdit la couverture médiatique du suicide, il y mai être des suicides de moins, mais ensuite les messages de personnes qui se suicident sont également bloqués.

    Si les journaux sud-coréens ne couvre pas le suicide de Jeon Tai-il, le mouvement ouvrier en Corée du Sud n’aurait pas grandi.

    I think that suicide is an extreme form of protest, especially true in the FT case. If a government bans media coverage of suicide, there may be less suicides, but then the messages of people who kill themselves are also blocked.

    If South Korean newspapers didn’t cover the suicide of Jeon Tai-il, the labor movement in South Korea would have not grown bigger.

  10. "on ne se suicide pas franchement plus chez France Telecom qu’en France en général"

    Sur un sujet pareil, la moindre des choses c’est de le prouver. Vous n’avez pas pris un dixième du temps passé sur cet article à en valider le fondement.

    Derrière son apparente neutralité, ce texte dénie l’existence d’une atmosphère suicidaire à FT.

    Il semblerait que ça fasse beaucoup de mal à certaines personnes de penser qu’une boite qui réussit pas trop mal sa transition au privé, mais dans une culture restée
    administrative, et gérée par des fonctionnaires, soit un enfer à vivre. De là à en perdre tous les réflexes de rigueur

  11. je suis plutot d’accord avec le ton général de ce article.Mais j’ajouterai néanmoins que l’horreur qui frappe les esprits en parlant des morts par suicide chez France Telecom est que ces suicides se sont passés sur le lieu de travail, comme tu l’a toi meme relevé en introduction de ton papier.

    et voila toute la différence

    perso, je suis la veuve d’un cadre qui s’est suicidé sur son lieu de travail, lui aussi, dans une grosse société. personne n’en a parlé (ou si peu) et je ne tiens pas à revendiquer cette situation, le choc de cette mort a été suffisant.

    mais personnellement encore, je ne serai plus jamais qu’une mercenaire coté professionnel.

    il y en a tous les jours et partout, et cela reste "choquant".

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