Le sondage de Scott Adams

J’ai mentionné une étude conduite par Scott Adams parmi les économistes américains de l’AEA concernant leurs orientations politiques. Après une lecture plus attentive, je dois constater qu’il est moins instructif qu’espéré, mais tout n’est pas à jeter. Je m’explique.

Dans ce diaporama, la méthodologie complète du sondage est expliquée. Un point immédiat est frappant, le mode de sélection des sondés et les caractéristiques des sondés :
– ils ont été contactés par mail et ont spontanément répondu ;
– sur plus de 6 500, 523 ont répondu ;
– ils devaient répondre entre le 7 et le 11 août 2008.

Au final, on observe que 48% se déclarent Démocrates, 17% Républicains et 27% Indépendants (le reste est négligeable).

A partir de là, pour supposer que ce sondage est représentatif des économistes de l’AEA, on doit donc supposer plusieurs choses : tout d’abord, que la propension moyenne à répondre spontanément à un sondage est la même chez tous les économistes, quelles que soient leurs opinions politiques. Or, je vois au moins une raison de penser le contraire : après 8 ans d’administration Bush qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas été de tout repos, on peut envisager une mobilisation plus forte chez les Démocrates que chez les Républicains. Il y en a probablement d’autres, celle-ci ne fait qu’illustrer.
Ensuite, la fenêtre de tir me semble particulièrement courte, en plein mois d’août. Théoriquement, ça n’a pas d’importance, la distribution des lents, procrastinateurs et autres flemmards doit être la même chez les uns et les autres. Néanmoins, les Etats-Unis sont un grand pays et je suppose que les moeurs de départ en vacances ou d’activité diffèrent partiellement d’un bout à l’autre du pays (j’avoue ma grande ignorance sur ce point, mais soumets quand même l’idée). De ce fait, si les économistes d’un Etat truffé de Républicains étaient particulièrement en vacances entre le 7 et le 11 août, alors ils n’ont pas pu répondre.
En conclusion, si le sondage nous donne un certain nombre d’indications sur l’opinion des économistes américains dans la perspective de l’élection, il n’est pas très pertinent pour savoir si les économistes sont de droite ou de gauche, enfin, disons Républicains ou Démocrates.

Que retenir cependant ? Une chose est certaine, s’il ne la confirme pas superbement, il ne dément nullement l’idée que les économistes ont plutôt un biais vers le centre-gauche. L’écart est assez marqué entre la part de ceux qui se réclament des Démocrates et celle de ceux qui revendiquent leurs sympathies républicaines (48% vs 17%). Peut-on traduire cela par le biais de sélection potentiel évoqué plus haut au point de supposer que ce biais renverse la proportion réelle ? Difficile, à mon avis, même si on ne peut rien exclure.

Par contre, quand on se penche sur les réponses données à la question « qui fera le meilleur boulot sur tel sujet important ? », avec Obama/Mc Cain/aucune différence comme réponses possibles, on constate plusieurs choses :
– Les réponses sont favorables à Obama dans 11 sujets sur 13.
– L’écart est assez important entre les deux à chaque fois.
– Les cas où Mac Cain est préféré par une majorité sont aussi ceux où le taux de réponse « aucune différence » est le plus élevé, parfois même le plus élevé pour la question.
– Les deux sujets où Mc Cain devance Obama sont le commerce international et l’immigration. Ce qui est peut-être le point plus important, dans la perspective d’une comparaison avec d’autres enquêtes connues. Obama s’est prononcé un temps (durant les primaires démocrates) en faveur de mesures protectionnistes. Or, on sait que s’il y a bien un sujet sur lequel l’avis moyen de l’opinion publique et des économistes diffère largement, c’est bien celui du libre-échange. Ce sondage tend à le confirmer. Reste alors l’immigration. Les économistes sont-ils de droite parce qu’ils soutiennent Mc Cain sur ce dossier ? En fait, la situation est plus complexe, puisque les positions de Mc Cain et d’Obama sont plus proches qu’on ne pourrait le penser. Comme Sénateur, Mc Cain a eu dans un passé récent des positions ouvertes sur la question des immigrés illégaux installés aux USA (il a même proposé une réforme favorable aux immigrés illégaux). Depuis, il a durci le ton, probablement pour être plus en phase avec son électorat naturel (et en veillant à centrer l’analyse sur la sécurité des frontières plus que sur le caractère indésirable de l’immigration économiquement parlant). Mais on peut supposer que les économistes ne l’ont pas oublié. Obama n’est pas incroyablement ouvert sur le sujet (disons, pour un démocrate) et, finalement, son point de vue sur l’immigration a sûrement des rapports avec sa position sur le libre-échange (sur cette question, voir cet article, par exemple). En d’autres termes, la question du libre-échange et celle de l’immigration n’en font finalement qu’une : celle de la liberté des flux internationaux, sujet sur lequel la quasi-unanimité est la règle chez les économistes.

En conclusion, Obama est largement gagnant du duel et les écarts sont suffisamment importants pour qu’on puisse penser que même avec un rééquilibrage du poids des économistes Républicains dans la population des sondés, on arriverait encore à un résultat en sa faveur. Avec toute la prudence qu’implique l’exercice auquel je viens de me livrer, c’est ce que l’on peut retenir de ce sondage, quand on le met dans la lignée des précédents connus sur le sujet.

Ce billet est en rapport avec le chapitre 23 de « Sexe, drogue… et économie’‘, intitulé « Les économistes ne votent pas (tous) à droite ».

Share Button

6 Commentaires

  1. c’est votre billet le plus long celui là, non??? 🙂

    petit point qui m’amuse également: quand un économiste de gauche est invité sur un plateau télé, l’animateur le précise mais jamais quand il est étiquetté à droite…

    marrant, non???

    Réponse de Stéphane Ménia
    Sur votre remarque sarcastique concernant la longueur de mes billets, je ne vois qu’une réponse (une question) : vous êtes un lecteur récent ? 🙂 Bon, sinon, oui, mes billets sont courts depuis un certain temps, mais les archives du blog prouvent que ça n’est pas une habitude ancrée !
    Sur l’économiste de gauche, j’avoue ne jamais l’avoir remarqué.

  2. Je ne comprends pas dans votre article la partie ou vous dites que les « économistes » auraient un biais vers le « centre-gauche », alors que le sondage indique 47% pour les démocrates, qui sont au moins au centre-droit, et 17% pour les républicains qui ne sont pas davantage à gauche. Ce qui fait au moins 64% des réponses qui s’identifient à la droite, au sens européen du terme du moins.
    Les états unis en sont restés au bipartisme libéraux/conservateurs, qui aujourd’hui correspondent aux deux courants principaux des droites parlementaires européennes (modem/ump en france, lib-dem/conservatives au Royaume-Uni, Fianna Fail/Fianna Gael en Irlande, FPD/CDU en RFA, …). Il n’y a jamais eu aux États-Unis de mouvement socialiste ou social-démocrate significatif. Il y a seulement eu une fraction travailliste dans le parti démocrate, plus ou moins incarnée dans les dernières primaires par John Edwards (avec le succès que l’on sait, 3eme sur 3).

    Ou bien, si on veut considérer que les démocrates étatsuniens sont de gauche, fusse mollement, il faut dire que Fabius est un nouveau Jaurès, que Royal est Rosa Luxembourg réincarnée et que Benoît Hamon est l’héritier spirituel de Lénine…

    Réponse de Stéphane Ménia
    Oui, alors, on peut aussi avancer que le parti Démocrate est à la droite du centre gauche, sans pour autant dépasser le centre du milieu ou légèrement, quand on fait la moyenne des tendances en son sein. Il faudrait un juge muni d’un centromètre pour déterminer cela. Au fond, on peut aussi arrêter de raisonner sur un clivage gauche/droite, puisque ce sont les Etats-Unis. Néanmoins, vous trouverez des commentateurs pour qualifier un Obama de progressiste, donc plutôt sur la gauche du parti. Pour mettre tout le monde d’accord, peu importe que le parti Démocrate soit de centre gauche ou de centre droit, les thèmes sur lesquels les économistes portent Obama en tête montrent un certain penchant vers la gauche. Comme les autres enquêtes connues, plus explicites néanmoins.

  3. je lis ce blog depuis un certain temps maintenant toujours avec intérêt d’ailleurs!

    c’était évidemment une boutade ayant trait à vos billets courts dont vous aviez l’habitude ces derniers temps qui permettaient de contredire l’adage: plus c’est long, plus c’est bon!! 🙂

    pour l’économiste de gauche, c’est vraiment frappant: quand Ngoc est invité quelque part, il est systématiquement rappelé qu’il est proche du PS; idem pour (le rare) Généreux.

    par contre, pour les économistes de droite, je n’ai jamais vu ce genre de présentation…

    à dire vrai, comme le disait Reich dans une itw à alternatives éco il y a quelques mois, les économistes sont de plus en plus des avocats de leur employeur et non plus des analystes au sens premier du terme…

    alors quand on trouve un blog où on essaie de faire de l’analyse au sens strict, on s’y accroche!! quel que soit la longueur des papiers 🙂

    Réponse de Stéphane Ménia
    Ok, je vois mieux. En fait, s’il y a des économistes qui conseillent ou adhèrent au PS, on n’en trouve que peu à l’UMP. Ce qui fait que même lorsqu’un économiste réputé à droite passe dans un média, il est peu opportun de lui donner une affiliation. Ngoc et Généreux sont au PS, c’est officiel. En revanche, prenez l’exemple de Bernard Maris, dont on ne peut douter qu’il est de gauche, on ne le signale pas comme tel.

  4. Les économistes de gauche sont ils en faveur de l’immigration ? Certains travaux (voir Borjas) démontrent que celle-ci fait baisser les salaires. Les économistes de droites sont alors en faveur de l’immigration et ceux de gauche préfère Mc Cain sur ce sujet.

    Réponse de Stéphane Ménia
    Je ne comprends pas très bien votre argument.

  5. C’est clair qu’Obama est à droite du PS, et même des gaullistes sociaux. Rappelons que Wall Street et Warren Buffet votent allègrement pour lui, après lui avoir fourni les centaines de millions de dollars de sa campagne.

    La gauche anglo-saxonne n’est pas du tout la nôtre. Raffarin se vantait d’être à gauche de Tony Blair, et le malheur est qu’il avait raison.

    Quand vous avez 54% de prélèvements obligatoires dans un pays, votre "centre" politique, autour duquel procèdent les alternances et par rapport auquel se positionnent la droite et la gauche, n’est pas du tout le même que celui d’un pays à 35%.

    Ce qui nous intéresserait c’est le même sondage parmi les économistes français (dont la majeure partie sont quand même fonctionnaires de l’éducation nationale, ce qui induit un biais qu’on le veuille ou non).

    Sachant qu’en France, quand un intellectuel se dit "de gauche", il faut comprendre Besancenot-Mélenchon plutôt que Royal-Strauss Kahn.

  6. Puisque les coms ne sont toujours pas fermés, je vous remercie pour ce billet, j’étais déçu du peu d’attention que recevait cette étude.

Commentaires fermés.