Le mythe des prophètes et des leaders

R. Baldwin s’énerve aujourd’hui du concours de prédictions pessimistes qui semble s’être engagé, chaque participant s’ingéniant à la vision d’avenir la plus noire. Il s’agace aussi de la façon dont certains, en l’occurrence Roubini, sont présentés comme des prophètes à écouter parce qu’ils ont « prévu l’avenir » ce qui leur donne une aura énorme auprès des journalistes, conduisant ceux-ci à abandonner tout regard critique.

Cette manie de présenter les gens comme « ayant prévu l’avenir », d’accorder du crédit à un individu sous prétexte que ses prévisions semblent s’être réalisées, est tout aussi fréquente que pénible. On pourrait objecter, cela dit, que le fait que les prévisions d’un analyste se soient réalisées donne de la valeur aux raisonnements qu’il tient : la réalité lui a donné raison. Mais en est-on bien certain?

Prenez un très grand nombre de chimpanzés, et mettez-les devant des machines à écrire, pour qu’ils tapent des séries de lettres. Si vous prenez un nombre très grand de chimpanzés, la probabilité que l’un d’entre eux, par hasard, écrive une séquence de lettres correspondant au texte de l’Illiade n’est pas nulle. Prenez ensuite ce chimpanzé qui a écrit l’Illiade, et remettez-le devant une machine à écrire : il est extrêmement peu probable qu’il vous écrira « l’Odyssée ».

Pourtant, c’est exactement le raisonnement que l’on tient face aux « prévisionnistes qui ont vu l’avenir ». On oublie plusieurs choses : premièrement, qu’il y a un marché énorme de gens dont l’activité consiste à émettre, à jet continu, des prévisions concernant l’avenir. Certains sont perpétuellement optimistes, certains perpétuellement pessimistes, d’autres plus diversifiés. Avec une telle offre, il n’est absolument pas surprenant de trouver, à un moment donné, un individu qui a, à un moment donné, « prévu l’avenir ». Mais en quoi faire appel à lui comme s’il était un prophète est-il différent de demander au chimpanzé du précédent paragraphe d’écrire l’Odyssée?

P. Tetlock, dont nous avons décrit les travaux dans Sexe, Drogue et Economie, s’est livré à une analyse systématique, sur très longue durée, des prévisions des experts. Son jugement est sans équivoque : les experts qui prédisent l’avenir n’existent pas. Très rares sont ceux, lorsqu’on étudie toutes leurs prévisions, font mieux que des prévisions faites au hasard; et même ceux-là ne font pas aussi bien que des règles simplissimes que n’importe qui peut appliquer.

Ceci d’autant plus que les commentateurs, lorsqu’ils vont chercher ces gens qui ont « prédit l’avenir », ne sont guère regardants sur le contenu réel des prévisions, se contentant d’une vision généralisée. Il existe ainsi bien des gens qui prétendent aujourd’hui avoir « prévu la chute de l’URSS ». Le seul problème, lorsqu’on étudie de près leur « prévision », c’est que celle-ci est très éloignée de la façon réelle dont l’URSS s’est effectivement effondrée.

On trouve la même chose avec les gens dont on dit aujourd’hui qu’ils ont « vu la crise financière ». Ils se divisent en diverses catégories. L’écrasante majorité des commentateurs, qui étaient parfaitement conscients de ce que les marchés immobiliers étaient en situation de « bulle », de prix surrévalués; mais qui considéraient que cette bulle, lorsqu’elle éclaterait, aurait le même effet que toutes les bulles d’actifs. Des pertes pour les derniers couillons qui ont acheté, un ralentissement économique léger, un point c’est tout. La seconde catégorie était plus pessimistes : mais le plus souvent (c’est le cas par exemple de Roubini) ils voyaient le problème dans les déséquilibres macroéconomiques, notamment les balances des paiements respectives de la Chine et des USA, et pensaient que lorsque l’appétit pour les actifs américains se réduirait, cela provoquerait, selon le modèle des pays en développement, une crise de balance des paiements, une crise de change, aboutissant à une crise économique. Rien de tout cela ne s’est produit : on a eu au contraire une crise bancaire. Tout le monde voyait les hedge funds, le marché des CDS, s’effondrer : on attend encore.

Mais le désir de trouver des prophètes devant lesquels se prosterner est tellement fort qu’on ne s’arrête pas à ces détails. Oubliant que le fait d’avoir prévu l’avenir, à un moment donné, ne prouve pas grand-chose d’autre que le fait d’avoir été chanceux. On peut dresser un parallèle avec cet article de John Kay, qui rappelle que les grands leaders ont raison, jusqu’au jour où ils ont tort. Que l’idée qu’un individu fasse le succès ou l’échec d’une organisation qu’il dirige est un mythe.

Mais je ne me fais pas d’illusions. Des commentateurs ne manqueront pas de me rappeler que, mais si, mais si, « machin avait prédit la crise ». Que véritablement, le talent de dirigeant de truc a produit un effet. Certains mythes ont la peau terriblement dure; le mythe du gourou à boule de cristal, du grand leader qui fait l’histoire, sont parmi les plus enracinés.

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Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

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15 Commentaires

  1. Certes il s’agit d’un biais à prendre en compte, mais le postulat "le chef d’une organisation n’a pas d’influence réelle sur la tenue des opérations", est peut-être un brin exagéré.
    Ne serait-il pas plus exact de dire que plus l’organisation est complexe, plus il est difficile de déterminer le rôle de chacun des facteurs, et que la plupart du temps on surestime les facteurs visibles ou symboliques, tels que les dirigeants ?

  2. Mais si, mais si, J. Quatremer avait prédit la crise en la décrivant par une déstabilisation massive du FMI, à coup d’ithyphalle strausskhanien, notre Priape rien qu’à nous, qui entrainerait une guerre mondiale européenne qui permettrait de faire une nouvelle Europe, par l’épée ! Et ça commence par la nouvelle crise de la patate dans l’Islande (oui, Strauss Khan, le grand leader qui va faire l’histoire, est un peu dyslexique, alors entre un R et un S… (mais ça fait rien, j’ai entendu dire que tout les grands génies étaient dyslexique. Mais si, mais si.))

    A quand le putsch des économistes vaticinateurs ?

    Un triumvirat à deux : Saint Sacha de l’Egue et le Nabi Confucianiste S’thé Fan Mé Nia.

    Je vote pour vous.

  3. Est-ce que le truc des chimpanzés marche aussi avec les chroniqueurs radio et les directeurs d’instituts sondages ?.

  4. Ouais, enfin, Buffett, ça fait longtemps qu’il est au sommet, avec ses 12-13% de rendement annuel, sur longue péruiode, il y a un moment où le hasard est tout de même pris en défaut.

  5. "Tout le monde voyait les hedge funds, le marché des CDS, s’effondrer : on attend encore."

    Suffit pas d’attendre. Faut aller voir au bon endroit. Qu’est ce qui vous fait croire que les hedge funds ne sont pas entré dans une phase de fusion rapide? Lagarde a dit quelque chose là dessus que j’aurais manqué?
    Ce qu’expose Roubini, du moins depuis un an que je le suis, j’aurais aimé le trouver en France.
    Son scénario se déroule. Il y en a bien peu qui peuvent se prévaloir d’avoir vu venir ou même compris ce qui se passait, jusqu’à maintenant.
    Essayez au moins de revenir sur son 12 steps en argumentant. On aura moins l’impression d’une tentative de justification par dénigrement.

    Réponse de Stéphane Ménia
    Il se trouve que ce n’est pas encore arrivé et, SURTOUT, SURTOUT, que beaucoup pariaient sur les HF s’étalant en premier. Et ce n’est pas du dénigrement. Roubini est considéré ici comme un bon économiste. Je pense que vous feriez bien de relire le texte d’Alexandre, vous êtes à côté de son argument. En même temps, si vous voulez un gourou…

  6. Pourtant l’intuition,le sens de la prévision sont demandés à bon nombre d’acteurs économiques.On reproche en ce moment même à Sarkozy de n’avoir rien vu venir,à Mme Lagarde d’avoir dit,il y a quelques semaines,avant le krach,que "la crise est derrière nous"…L’incertitude économique confirme que l’économie n’est pas une science exacte,et cette incertitude même explique,comme en religion,l’apparition de nombreux gourous et prédicateurs en économie!!

  7. En tant qu’économiste de marchés, je dois bien avouer ne pas du tout avoir prévu la crise et sous-estimé ses répercutions fin 2007. Maintenant, j’ai peur d’en avoir sur-estimé les conséquences (prévision : récession jusqu’à mi-2009 pour l’OCDE).
    En même temps, c’est pas un métier facile…

  8. Ou alors vous êtes jaloux parce que Roubini a vu la crise venir 😉
    D’après ce que j’ai lu, il a même décrit en détail certains mécanismes de propagation de la crise (e.g. lu dans les chroniques du FT de Martin Wolf).
    En fait l’argument du "hasard" est spécieux, et même un peu méprisant pour la personne visée, qui a présenté une argumentation basée sur des faits et non sur un ressenti, tout comme P. Jorion, ou d’autres.
    Par contre il serait nettement plus intéressant de mettre en lumière les erreurs passées et présentes de Roubini & co, tout comme on peut facilement trouver des erreurs passées de P. Krugman (qui avait prédit l’échec patent de la future zone euro).
    La véritable question est de savoir à quel expert faire confiance dans quelle circonstance. L’attitude actuelle est de croire les optimistes en période de vache grasse, et les pessimistes en période de vache maigre.
    Cette attitude amplifie les bulles et les crises, et est caractéristique d’une forme d’irrationalité illimitée de l’être humain : l’effet de masse.
    Réflexion annexe : si un expert (homo economicus sapiens) ne fait pas mieux qu’un singe qui tape à la machine, quid de l’agent économique moyen (homo economicus)? Pourquoi lui confier son propre bien-être, et celui de l’économie ?
    Il vaudrait peut-être mieux fonder l’économie sur la base d’agents totalement stupides (comme les traders "http://www.ft.com/cms/s/0/128d39... ) -donc aléatoires- avec prise en compte de l’effet de masse, et donc aboutir non à une économie devant être libéralisée mais plutôt planifiée afin d’orienter le hasard dans la bonne direction. Mais je divague.

    Réponse de Stéphane Ménia
    Roubini est un bon économiste, personne ici n’en a jamais douté. Il est normal qu’il ait décrit des mécanismes de propagation pertinents. Mais ça ne suffit pas pour prévoir et ne pas se tromper ou prévoir et se voir sanctifié pour avoir eu la chance de tomber juste.

  9. Depuis l’invention d’internet, et des forums de discussions en particulier, on sait que ce n’est pas vrai : même avec un grand nombre de chimpanzés auxquels on aura donné des claviers, aucun ne parviendra à taper l’Iliade.

    On a déjà du mal à obtenir des commentaires sans fautes d’orthographes, c’est dire…

  10. La prévision est un art difficile, surtout lorsqu’il s’agit de prévoir l’avenir

    Pierre DAC

    On peut aussi ajouter la définition d’un bon prévisionniste :

    C’est celui qui arrive le mieux à expliquer pourquoi ses prévisions passées ne se sont pas réalisées

  11. @Alexandre Delaigle

    Comme vous dites, on peut toujours trouver quelqu’un ayant prévu la crise… ne serait que parce qu’on a des gens qui en prédisent systématiquement. Entre penser que chaque aspirant prophète est forcément bon et penser que chacun est forcément chanceux, est-ce qu’il n’y a pas un juste milieu? Des critères pour séparer le bon grain de l’ivrogne?

  12. @Astre Noir.
    Cette définition du bon prévisionniste ne serait-elle pas inspirée de la citation (apocryphe je crois) de Churchill : Un bon politicien est celui qui est capable de prédire l’avenir et qui, par la suite, est également capable d’expliquer pourquoi les choses ne se sont pas passées comme il l’avait prédit.

  13. Je n’ai pas lu ce qu’a écrit Tetlock, mais ses travaux pourraient présenter une utilité alternative : non pas pour savoir s’il existe des experts qui ne se trompent pas, mais plutôt pour dégager des tendances.
    Que Roubini, qui se décrit lui-même comme plutôt pessimiste, passe de "mauvais temps" à "avis de tempête" n’est peut-être pas suffisamment alarmant.
    Mais si l’analyse de l’expert médian passe du beau fixe au variable, c’est sans doute qu’il y a baleine sous gravillon …

  14. "En même temps, si vous voulez un gourou…"

    Une recherche sur ce blog ne permet de trouver des occurences de CDS ou credit default swap qu’à partir du 15 septembre 2008. Pour monolines, ou réhausseurs de crédit. Nada.
    OK, j’ai pigé, pour les gourous, c’est clairement ailleurs. Un nouveau mot que j’aime bien en ce moment c’est redemption.
    Sur qu’on devrait en parler ici pour les fêtes de fin d’année.

    @ Eric C : Roubini ne se décrit pas comme un pessimiste. Il a même été un temps où il était un peu trop optimiste, cf la fameuse discussion sur la forme de la reécession à venir, en début d’année (L-shape, U,V,W shape). Là dessus, il s’est clairement planté. Par excés d’optimisme, ou de …conformisme.

    Réponse de Stéphane Ménia
    Alors, oui, les gourous, c’est ailleurs. C’est clairement revendiqué. Ensuite, vous êtes en train de dire que ce blog n’a pas parlé de crise financière et d’immobilier avant septembre 2008 ? C’est très injuste (et complètement absurde). Quant à la rédemption, c’est un concept bien trop religieux pour moi. Alors, de grâce s’il vous plaît… attendez le retour d’Alexandre pour commenter à nouveau ses billets.

  15. Redemption, au sens financier du terme. Vous pensiez à quoi alors que nous discutons de hedges funds?
    Dites moi, vous ne lisez jamais de blogs ou de journaux financiers anglo-saxon?

    Peux vous faire parvenir une liste de liens si vous y tenez.

    Réponse de Stéphane Ménia
    Plonk

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