L’économie politique, c’est-à-dire ?

Voici une brève présentation de ce que l’on appelle « économie politique » dans le corpus central de la théorie économique.

Si l’on écrivait une brève histoire des relations entre économie et politique, on retiendrait probablement que l’économie fut d’abord politique. Le terme « économie politique » est dû à Antoine de Monchrestien (1615). Les mercantilistes font de la politique l’alpha et l’omega de leur doctrine, dans laquelle le but de l’économie est d’enrichir l’État. Les auteurs classiques (y compris Marx) continuent de considérer que l’économie ne peut être dissociée de la politique et que le contexte politique est un déterminant majeur des affaires économiques. Avec l’avènement de l’économie néoclassique au XIXème siècle, l’économie acquiert son indépendance à l’égard des questions politiques. Comme l’écrit Allan Drazen :

« The desire for methodological progress and for a more rigorous basis for economic analysis were important motivations in this separation ».

La science économique s’abstrait des questions politiques afin de perfectionner sa méthodologie. Dans un sens, cette séparation n’est pas totale, dans la mesure où subsiste une théorie du choix social, au travers de l’économie du bien-être (théorie des biens publics, par exemple). Mais globalement, l’économie se fait discipline positive, dans laquelle le politique n’a plus sa place.

Cet isolement prend fin dans les années 1950. Avec les auteurs du Public choice ( au sens large, Buchanan, Tullock, Downs, Olson etc.), les mécanismes politiques refont leur apparition dans la sphère économique. Pour être plus exact, les théories du Public choice appliquent à la science politique le raisonnement économique. Les décideurs publics, élus ou fonctionnaires, deviennent des homo economicus maximisant une satisfaction personnelle, au même titre qu’un consommateur. Dans cette perspective, le contexte dans lequel les décideurs évoluent, en un mot les institutions, devient essentiel. C’est autour de cette idée que se développent les travaux concernant les élections (et notamment le célèbre « théorème de l’électeur médian« ), l’organisation des travaux parlementaires et autres modèles de lobbying. Le retour sur l’économie sera conséquent. Jusqu’ici, les modèles économiques reposait sur l’hypothèse du « despote bienveillant ». Décideurs publics et bureaucrates ne prenaient que les décisions qui profitaient le plus à la société. En d’autres termes, si le modèle macroéconomique utilisé disait qu’il fallait réduire les dépenses publiques pour stabiliser l’économie, alors le décideur s’alignait ipso facto sur ce choix. Avec le Public choice, on envisage qu’il en ira différemment. Après avoir porté sur la rationalité et les procédures de choix des agents, la démarche s’oriente vers le design institutionnel et la question des procédures et institutions qui favorisent les décisions les plus conformes à l’intérêt commun. James Buchanan, qui obtiendra le prix Nobel en 1986, est à l’origine de travaux sur le constitutionnalisme économique.

C’est à ce stade que se développe vraiment ce qu’il est convenu d’appeler « nouvelle économie politique ». La discipline consiste à étudier l’impact des mécanismes politiques sur les réalisations économiques. Comme le remarque encore Drazen :

« the ‘new political economy’ is not, however, just a resurrection of an earlier approach of economics. Though caracterized by a strong interest in the question of how politics affects economic outcomes, the new political economy is defined more by its way of approaching this question. Specifically, it is defined in large part by its use of the formal and technical tools of modern economic analysis to look at the importance of politics for economics. ».

Les réflexions sur l’impact économique des choix politiques n’avaient en effet pas disparu. Ils étaient cependant hors la science économique, quelque part entre l’essai et l’hétérodoxie. La nouveauté est donc méthodologique. Elle repose sur l’intégration complète de la politique par le biais de l’appareillage standard de la théorie néoclassique et l’usage systématique de modèles formels pour représenter aussi bien le volet politique qu’économique de la réflexion.

Les outils utilisés dans les modèles d’économie politique sont assez variés. Certains d’entre eux méritent d’être cités. Le modèle principal-agent est par exemple parfaitement adapté aux situations où des électeurs (le principal) donnent mandat à un politicien ou lorsqu’un politicien délègue à un bureaucrate la gestion d’une politique publique. Les modèles à générations imbriquées sont adaptés aux situations où des générations aux intérêts potentiellement opposés sont amenées à voter (sur le montant de la dette publique, par exemple). Sur un plan empirique, l’économétrie est largement mobilisée, que ce soit sur des séries « économiques » (indicateurs économiques plus ou moins classiques) ou des séries « politiques » (indices de corruption, de démocratie, etc.). L’économie politique, comme toutes les branches dynamiques de la science économique actuelle, en fait un usage intensif.

Quels sujets l’économie politique traite-t-elle ? Tous les thèmes macroéconomiques importants. La croissance, la dette publique, le déficit budgétaire, la redistribution, les inégalités, l’indépendance des banques centrales, les liens entre constitution et politique économique, les accords économiques internationaux, les réformes du marché du travail, le développement en général, l’économie de la transition au marché, la taille et le nombre des nations, les liens entre polarisation ethnique et développement économique, le rôle des institutions dans la croissance etc.

Outre Allan Drazen déjà cité, les noms d’économistes actuels qui reviennent souvent dans le domaine sont Alberto Alesina (dont Alexandre a chroniqué récemment un ouvrage co-écrit avec Edward Glaeser), Torsten Persson, Guido Tabellini ou Dani Rodrik, tous des auteurs qui ont joué un rôle clé dans le développement récent de la discipline. Drazen d’un côté et Persson et Tabellini de l’autre sont les auteurs de deux manuels de référence en la matière. Mais un multitude d’économistes publient des travaux relevant de l’économie politique (parmi lesquels on peut par exemple citer Daron Acemoglu, Hernando de Soto, Gene Grossman, Elhanan Helpman ou William Easterly).

Pour finir, il n’est pas inutile de rappeler que cette économie politique n’est pas la seule. Elle est l’économie politique officielle de la théorie dominante. Sa curiosité et son intérêt principal résident dans le fait qu’elle relève pour une bonne part de l’économie positive, plutôt que de l’économie normative. A ses côtés, subsiste une économie politique non formalisée et hétérodoxe. Difficile de lui donner un contour précis, dans la mesure où ce qui lui fait défaut est précisément l’unité de méthode qu’on peut trouver dans l’économie politique néoclassique. Le seul point commun qu’on puisse lui trouver avec l’économie politique néoclassique est de considérer que les mécanismes politiques ont un rôle à jouer dans la sphère économique. Ce qui ne fait pas lourd… Néanmoins, dans le domaine de l’économie politique internationale, le terrain est balisé par l’objet d’étude et la discipline regroupe approches orthodoxes et hétérodoxes dans un dialogue minimal.

Pour une présentation en français plus développée de l’objet de l’économie politique, vous pouvez lire cet article.

 

 

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Stéphane Ménia

Stéphane Ménia

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3 Commentaires

  1. A signaler également sur ce thème un très bon ouvrage de Jacques Généreux, "L’économie politique. Analyse économique des choix publics et de la vie politique". Ce bouquin passe en revue tous les auteurs majeurs qui ont contribué à étudier les interactions entre l’économie et le politique, de Smith à Olson en passant par Buchanan, Downs, Samuelson ou encore Rawls.
    Sinon, parmis les thèses "hétérodoxes", un auteur pour moi digne d’intérêt est l’auteur institutionnaliste John R. Commons dont les travaux (première moitié du 20ème siècle) donne une vision très intéressante des rapports entre économie et pouvoir politique et juridique.

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