éconoclaste a 20 ans. Épisode 2. Passeurs dans les années 2000

Deuxième volet de cette suite de billets anniversaire pour retracer de l’intérieur les 20 ans écoulés. Le premier billet est ici.

Démarrer un site consacré à l’économie en France fin 1999 était facile. Presque personne ne faisait ça. Dix ans avant, j’avais ouvert pour la première fois un livre d’économie. Rapidement, j’avais compris que cette discipline était une excellente fenêtre pour comprendre le monde. Je choisissais donc d’en faire mon sujet. J’avais néanmoins ce que j’appellerai des « arrières pensées politiques ». La société, c’était forcément la politique. Tautologique. J’ai été pris dans quelque chose d’autre : un système de raisonnement qui amenait ailleurs. Plus loin, ou à côté. Qui forçait une certaine rigueur, là où penser la politique conduisait souvent à un verbiage désordonné. C’était ma perception résumée, à cette époque. Quoique très loin d’arrêter de me cultiver dans le domaine des sciences politiques au sens large, comprendre les rouages de la prospérité et des politiques économiques occupait bien plus mon temps désormais que le rôle de la CIA au Nicaragua, les ressorts confessionnels de la guerre au Liban ou les stratégies dans la cohabitation au sein de la Vème république.

Dans le même temps, petit à petit, j’avais l’impression que Monsieur et Madame Tout-le-Monde trouvaient important de comprendre pourquoi on parlait de « pensée unique », de « règles du marché » et de « contraintes de la mondialisation ». De « l’économie, c’est chiant, compliqué et surtout compliqué », on passait à « J’aimerais mieux comprendre ». En 1999, en termes de demande, tout était donc en place pour créer utilement un site comme éconoclaste. L’offre, sous une autre forme, existait. Le collectif ATTAC a par exemple été créé en 1998. À cette période, une partie de leur travail était très respectable. Elle déconstruisait certains discours simplistes sur les « lois de l’économie » par de la vulgarisation de qualité. Bien sûr, d’une part, le militantisme originel du projet ne pouvait pas conduire à quelque chose d’équilibré et, d’autre part, au fil du temps, le simplisme combattu a eu vocation à être remplacé par un autre simplisme.

À la même époque, Viviane Forrester avait fait de son horreur économique un best-seller et Emmanuel Todd, avec son illusion économique, surfait sur la vague du « Je vais vous expliquer la réalité de l’économie contre la pensée unique ». Deux livres ridicules. Il y avait donc de quoi faire. Faire, c’était se débrouiller, par exemple, pour qu’on parle bien plus des ouvrages de Jean-Paul Fitoussi (un grand vulgarisateur dan cette décennie) que d’Alain Minc. Pousser à ce que les traductions de Paul Krugman soient plus audibles que les conneries de Jean-Marc Sylvestre. Ou se débrouiller pour que Daniel Cohen, déjà auteur à ce moment-là de deux formidables bouquins de vulgarisation, soit plus lu que les stupidités usuelles en tête de gondoles à la Fnac. C’est certainement pour cela que les chroniques de livres sont devenues une activité centrale. Nous étions des passeurs, des « porteurs d’eau » bien heureux de l’être. Quoi de mieux alors que de parler des bons livres ? Au tout début, nos chroniques côtoyaient uniquement la rubrique des « questions-réponses ». Rapidement, la bibliographie est venue s’y ajouter. Aujourd’hui, cette dernière est devenue impossible à actualiser, tant il y a de publications qui mériteraient d’y figurer. Peut-être que je remettrai les choses à plat un jour. Le lexique complétait les précédentes catégories du site. Puisque nos questions-réponses et le lexique se nourrissaient de documents plus ou moins techniques, il devenait évident que chroniquer des livres moins grand public était une excellente idée (et, les sources en ligne croissant, nous avons pu créer la rubrique « L’article de la semaine »). C’est là qu’éconoclaste devenait « l’économie pour les nuls et les autres ». Répertorier des bouquins universitaires pouvait donner de l’information à des économistes ou apprentis économistes, qui pouvaient en plus renvoyer leurs élèves et étudiants à nos contenus. Je ne sais pas si c’est en partie à cause de cela que nos fiches de lecture sont devenues de plus en plus volumineuses. Ce qui est certain c’est que le fait d’être de plus en plus lus, y compris parfois par les auteurs des livres chroniqués eux-mêmes, imposait davantage de rigueur et de temps. Ceci a eu deux conséquences : au fil du temps, nous n’avons quasiment plus chroniqué que des bouquins que nous jugions dignes d’intérêt et une chronique de lecture prend environ une demi-journée de rédaction.

De fil en aiguille, notre ton s’est posé. Nous aimions l’économie. C’était sérieux, mais elle nous amusait. Il fallait que cela se voit. Ça n’a pas été difficile. Au rayon vraiment facile, j’ai traduit un certain nombre de blagues trouvées sur un site américain (aujourd’hui fermé). Au rayon facile et déprimant, des personnages plus ou moins célèbres nous ont aidés (le bêtisier, non alimenté en nouveautés depuis, en a notamment résulté). « L’économie est un sujet compliqué, mais peu de gens le savent » disait Keynes. Ce n’était pourtant plus aussi simple que ça. Beaucoup de gens le savaient, mais il restait encore un paquet de rigolos, souvent avec pignon sur rue, qui faisaient comme ci ce n’était pas le cas. Par la force des choses, bien plus que par perversité (je prends infiniment plus de plaisir à saluer l’intelligence qu’à démolir la bêtise), ils sont devenus nos alliés (et le sont hélas encore). D’une part, l’économie est un sujet compliqué parce qu’elle contredit souvent le bon sens. Pour reprendre le sous-titre du bestseller Freakonomics, elle nous invite à chercher « la face cachée de tout ». Sans toujours la trouver, mais en se gardant de tragiques raccourcis. Pour citer encore Keynes : « je préfère avoir vaguement raison que précisément tort ». D’autre part, la mauvaise connaissance économique est propagée par des personnes qui tronquent le discours pour l’amener à leurs conclusions idéologiques. On pourrait en faire des pages entières.

Disons simplement qu’une bonne partie de notre temps consacré à éconoclaste a consisté à mettre en évidence ces deux aspects. Le plus marrant dans cette histoire, c’est que s’il arrive que des lecteurs nous remercient de leur avoir exposé tout ce temps des angles de réflexion disons décalés, j’ai moi-même progressé dans cette façon de faire (pour laquelle j’avais certes quelques prédispositions). Je les remercie donc, à mon tour. Enfin, je ne sais pas si je devrais. Voir les choses en décalé est parfois socialement compliqué. Commencer fréquemment ses phrases par « Oui, mais » ou « Sauf que, en fait, non » a tendance à agacer vos interlocuteurs au quotidien. Notez qu’Alexandre est encore loin devant moi en la matière ! Notez également que quand quelque chose est blanc, il n’est pas noir. Fort heureusement, contester toute idée exprimée, par principe, n’est pas ce qui nous caractérise. Nous ne sommes pas des provocateurs.

En 2004, nous créons le blog d’éconoclaste. C’était excellent un blog, au début des années 2000. C’était un espace de réflexion semi-privé (ou semi-public). Un carnet de notes où on pouvait exprimer toutes formes d’idées ou hypothèses, de la plus murie à la moins structurée. Les lecteurs réagissaient, souvent avec bienveillance, percevant le registre dans lequel on se situait. Les blogs ont largement tué les forums de discussion (usenet, en l’occurrence) sur des sujets comme l’économie. Ils étaient plus pratiques, plus ergonomiques et plus riches. Mais ils reprenaient la composante d’interactions. Le blog était le complément à ce que nous avions créé auparavant. Moins gravé dans le marbre « encyclopédique ». Plus orienté vers l’actualité et plus libre dans l’expression. Même si j’ai toujours milité pour qu’on nous appelle « site » éconoclaste (et non pas « blog »), c’est le blog qui a véritablement généré une audience très honorable. Je ne vais pas faire une analyse du phénomène des blogs. Je ne suis pas qualifié et cela me semble sans grand intérêt ici. Je rappellerai juste deux points. Le premier, c’est que la blogosphère économique n’a jamais pris une ampleur comparable (en proportion) à celle de pays comme les États-Unis. Le second, c’est que c’est dommage, parce qu’il y avait du niveau. Je vais coupablement oublier des blogs, mais je veux citer, sans hiérarchie, le blog d’Anne Lavigne, Ma femme est une économiste, Optimum, L’économie sans tabou, Écopublix, Rationalité limitée, le blog d’Olivier Bouba-Olga, le blog d’un économiste du travail, Notes d’un économiste. Plus tard, Captain Economics, Blog Illusio, Annotations ou encore BlogagEco ont complété le tableau (hélas à une époque où les interactions étaient moindres). Je mets à part les blogs hébergés par des médias (comme Alternatives économiques ou le side project d’Alexandre, Classe Eco). Nous avons pu, pendant un temps, constituer une communauté typique des blogs spécialisés, avec nos renvois mutuels, nos discussions décalées, etc. Tout ce qui faisait l’intérêt intellectuel des blogs. J’étais heureux d’être dans cette brillante et sympathique congrégation. Forcément, j’évoquerai notre participation à « Lieu commun », un agrégateur de blogs qui réunissait des blogs d’économie, de commentaires politiques, de droit, etc. En un mot, de société. Vous connaissez bon nombre d’entre eux…

Avec le temps, j’ai compris qu’éconoclaste avait donné une impulsion à l’apparition ou l’essor de certains blogs d’économie. Dixit certains d’entre eux, qui ont pensé « Bon, éconoclaste, c’est pas inintéressant. On devrait faire le nôtre aussi. ». Constater cela engendre une joie simple. De même que lire quelques jeunes économistes nous dire que nous avons pu stimuler leur vocation. C’est incroyable, en fait.

Incroyable, ça l’est. Mais, vu sous un autre angle, c’est compréhensible. Je ne comprends toujours pas totalement pourquoi les universitaires n’ont pas plus investi la blogosophère économique en France, contrairement à ce qui est arrivé aux États-Unis. La raison première est cependant le coût d’opportunité. Ils ont d’autres chats à fouetter, même s’il faut souligner que certains l’ont fait, au moins ponctuellement. Mais une journée n’a que 24 heures. C’est là que nous intervenons. Nous faisons le boulot de vulgarisation, de passeur. Avec plaisir. Nous avons été chaleureusement encouragés par un certain nombre d’entre eux. J’en déduis, en cumulant ça avec les retours positifs de nombre de nos lecteurs, que nous avons bien fait le job, à notre niveau. Notamment, donc, en donnant envie à des jeunes de faire de l’économie et en rendant accessibles des raisonnements pour les citoyens qui s’égaraient sur notre site. En faisant simple, autant que possible, mais jamais simpliste.

Mais il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser. « Il faut dire que les temps ont changé », pour reprendre Diane Tell, elle-même reprise récemment par Daniel Cohen. En 2007, nous fûmes contactés par une éditrice pour mettre éconoclaste dans un livre. Ce fut fait, deux fois en deux ans. Comme une étape de plus dans notre modeste participation à une évolution positive de la diffusion des idées économiques en France. En 2010, le nombre de bons bouquins ou de sites web d’analyse économique vulgarisée de qualité n’avaient plus rien à avoir avec ce que l’on connaissait dix ans auparavant. Comme nous le souhaitions dans Nos phobies économiques, si les gens avaient des angoisses liées aux questions économiques, il semblait au moins qu’ils les comprenaient de mieux en mieux et cet éclairage croissant auguraient de bonnes choses socialement parlant.

Depuis 2010, comme cela a toujours été le cas pendant 20 ans, le site a eu des périodes de sommeil, puis de reprise d’activité. Pendant longtemps, ceci était essentiellement lié à nos activités professionnelles ou personnelles. Depuis un an, la donne a radicalement évolué. Si nous sommes si peu actifs, c’est que les années récentes nous semblent témoigner d’un recul de la pensée. Il n’est plus question de faire de l’éconoclaste comme avant. Alors, nous réfléchissons.

Pourquoi et comment ? Ce sera l’objet du troisième épisode de cette liste de billets anniversaire.

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6 Commentaires

  1. Bon anniversaire et merci pour toute cette richesse ! En tant que citoyenne qui s’égare parfois sur ce site, je trouve important que vous écriviez aussi pour « les autres » (et pas seulement les économistes).

  2. Bonsoir,
    et merci pour ce blog !
    Perso, je regrette l’époque des Ecopublix, Optimum, le Gizmoblog etc. C’était intellectuellement stimulant et sympathique…
    Longue vie à vous quoi !

  3. Bonne anniversaire avec 6 jours de retard. Merci de nous faire partager vos réflexions, des moments riches de connaissances et d’evênements instructifs à travers vos articles, merci pour votre engagement. Je regrette aussi les moments de silence.
    Je vous souhaite une excellente année 2020 et une bonne continuation…

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