Comment qu’on a lu le livre à Christian Blanc (Ou La sillicon Valley dans ton jardin, oui, jeune de France, c’est possible !)

On dit trop souvent que les débats de cybercomptoir de AD et SM sont des discussions peu structurées et lancées au hasard. Non, là, la discussion a été très bien organisée, voulue et préparée. C’est la faute au livre de Christian Blanc, « La croissance ou le chaos ». On l’a lu tous les deux. On a plutôt bien aimé tous les deux. On en a parlé tous les deux. Et, comme toujours dans les débats de cybercafé du commerce, on a fini fatigués, du fait de la répétition des cybertournées.

Econoclaste AD : « la croissance ou le chaos » de Christian Blanc s’articule autour de trois idées. La première, c’est que la croissance économique est le préalable indispensable à toute évolution favorable de la société française, et que la croissance économique à long terme passe par l’innovation. La seconde, c’est qu’aujourd’hui, les innovations les plus importantes ne naissent pas de programmes lancés dans des grandes entreprises industrielles, mais apparaissent de façon décentralisée, au sein de « clusters », c’est à dire des zones géographiques dans lesquelles on trouve des universités, des laboratoires de recherche, des petites entreprises-champignon, et des industriels, coopérant mutuellement. La troisième idée, c’est que la mise en place de ces « clusters » en France impose une logique décentralisée, au niveau des régions : sur la base des problèmes rencontrés dans la mise en place des « pôles de compétitivité », Blanc recommande un système de recherche organisé autour de laboratoires et d’universités à plus grande autonomie, de taille régionale, et sans le contrôle de la bureaucratie étatique et de sa tendance centralisatrice.

Econoclaste SM : Oui, oh ben, tu m’apprends rien, je l’ai lu moi aussi le livre…

Econoclaste AD : D’accord, mais t’es pas seul ici. Y a Jojo qui n’a pas eu le temps de le lire, alors je résume ! Pfffff… Je le crois pas, il dort déjà… Bon… Bref… L’ensemble du livre a deux qualités de forme : c’est très clair, et c’est très orienté vers l’action et les propositions concrètes. A ces qualités de base, j’en ajouterai une troisième : c’est un livre optimiste. Sur un fond assez alarmiste, mais qui n’est pas l’essentiel, on a quand même un sentiment positif en le lisant, je trouve que c’est une lecture motivante, à la fin de laquelle on a envie de se dire « allons-y ».

Sur le fond, je suis entièrement d’accord avec le premier thème : la croissance économique est le préalable indispensable à toute évolution de la société et de l’économie française. Discuter de « modèle social » ne mène à rien sans croissance; les réformes seront toujours refusées, et il est vain de rêver d’un marché du travail plus « flexible et sûr » sans l’assurance des gens de retrouver un emploi.

Econoclaste SM : difficile de dire le contraire. J’avoue avoir même été surpris par la qualité de la vulgarisation au début du livre. Quand Christian Blanc explique les ressorts de la croissance en quelques pages, c’est pas mal du tout. Ensuite, si on regarde le livre avec un oeil moins naïf, je lui trouve un défaut de forme qui conduit à une insuffisance de fonds : il évite manifestement de trop froisser des susceptibilités. Ce n’est pas vrai tout au long de l’ouvrage, mais on a parfois le sentiment d’une certaine retenue. Le problème, c’est que cet optimisme qu’on ressent bien, fait un peu l’impasse sur les difficultés à surmonter. La surprise, en quelque sorte, c’est qu’on s’attend à un ouvrage politique, avec un peu d’économie et qu’on se retrouve à 99% dans une orientation économique. C’est assez naturel pour un bouquin titré « la croissance ou le chaos ». Néanmoins, ce ne serait pas le premier à s’écarter en contenu du titre… J’y vois une vertu essentielle : aller droit au but et ne pas se lamenter sur le credo de la France non réformée largement non réformable. D’autant que Blanc ne donne pas dans l’angélisme. L’inconvénient, c’est qu’on se dit que son programme est beau, intéressant, mais qu’on le voit pas mal condamné à rester consigné sur le papier.

Tu parles de modèle social inutile, et de réformes toujours refusées sans croisssance. C’est un fait. Néanmoins, dans la conclusion, on peut lire que « Plus encore que d’autres peuples, qui ont la tradition des réformes progressives, les Français ont besoin d’un horizon bien défini. Ils ne sont prêts ni aux efforts, ni aux enthousiasmes qui ne sont pas éclairés par une forte ambition ». Et si c’était vrai ? On peut par exemple interpréter l’actualité du moment de cette façon : si une majorité de français est opposée au CPE, ce n’est peut-être pas par refus d’évoluer. C’est peut-être simplement parce qu’ils ne voient pas l’intérêt de la mesure pour l’emploi des jeunes, mais y perçoivent un coût social nettement moins incertain. Si la mesure était saluée d’un point de vue de ses probables retombées en termes d’emploi, l’opposition persisterait dans certains rangs, mais pas dans d’autres.
Dès lors, la croissance n’est pas vraiment un préalable. On peut comprendre que c’est ce que Christian Blanc considère, d’ailleurs. Malgré des signes, je n’en suis pas certain. De façon générale, c’est une des hésitations du livre : où est la limite entre le volontarisme et la simple mise en place d’un environnement propice à la croissance, un « écosystème de la croissance » ? Je dis bien « la limite », car Blanc n’a pas un point de vue extrême sur la place du marché et des pouvoirs publics : chacun à sa place. Mais où est-elle exactement ?

Econoclaste AD : Tu condamnes rapidement l’ensemble… Mais le sujet le plus important, c’est la seconde idée – l’innovation comme résultant de clusters régionaux, c’est à dire d’aires géographiques spécialisées. Elle traduit une idée récente de la géographie économique. A partir d’une impulsion initiale, produire dans une zone un mécanisme auto-entretenu. Les entreprises s’installent sur place parce qu’il y a des laboratoires de recherche et des universités, donc du personnel qualifié potentiel; les laboratoires de recherche se développent grâce aux financements des entreprises, le tout créant un cercle vertueux et une dynamique de spécialisation d’un territoire sur l’innovation, autour d’un secteur d’activité. Sur ce point, je me pose plus de questions. L’idée de favoriser l’émergence de tels clusters est très bonne, mais risque – comme le constate d’ailleurs Christian Blanc – de s’enliser dans la fascination française pour les énormes programmes bien visibles, au détriment de vraies innovations. J’ajouterai un autre problème, qui me semble plus fondamental. La logique sous-jacente est celle de la « compétitivité », l’idée de créer des entreprises leader technologique dans leur secteur d’activité. Mais est-ce vraiment une priorité? Ce qui compte, dans l’innovation, ce n’est pas de disposer d’un Microsoft national : c’est le phénomène de diffusion de l’innovation, dont parfois (pas souvent d’ailleurs : rares sont les cas d’apparition d’une entreprise assise sur une rente technologique) émerge un Microsoft. Or ce processus de diffusion de l’innovation nécessite deux choses : premièrement, une forte concurrence sur le marché des biens et services; deuxièmement, un processus de « destruction créatrice », c’est à dire, la disparition de pas mal d’entreprises mises à mal par ces innovations. Le problème français n’est-il pas avant tout dans une concurrence insuffisante, à laquelle on préfère le corporatisme et les « champions nationaux », et dans une très grande réticence à voir des activités disparaître?
En d’autres termes, je trouve la logique des clusters, la montée vers l’innovation, excellente; je doute simplement qu’elle suffise à favoriser la croissance en France. La croissance aux USA, ce n’est pas la Silicon Valley : c’est la Silicon Valley ET Wal Mart. Christian Blanc a d’excellentes idées pour faire émerger des Silicon Valley; mais est-ce suffisant?

Je suis aussi entièrement d’accord avec le troisième point. On l’oublie souvent, mais la recherche scientifique européenne était, avant la seconde guerre mondiale, la première du monde, loin devant celle des USA. On incrimine souvent la seconde guerre mondiale pour expliquer que ce rang n’ai jamais été récupéré; mais on oublie que cette période a aussi coincidé avec la centralisation de la recherche scientifique dans les pays européens. Or, la centralisation en matière de recherche est la voie pavée vers la médiocrité, comme le rappelait récemment John Kay.

Econoclaste SM : En matière d’organisation de la recherche et de l’enseignement supérieur, la centralisation n’est qu’un des éléments. Certainement majeur, mais je retiens de ce qui se raconte dans le livre la charge contre le modèle dual universités-écoles. Au départ, il n’y a pas grand chose à dire sur le sujet, qui est bien connu. Les grandes écoles ont leurs partisans, l’université aussi. En l’état actuel, ce système qui tient les élites sélectionnées le plus loin de l’activité réputée la plus difficile intellectuellement, la recherche, est assez étonnant. On doit partager ce constat de Blanc. Du point de vue de la sélection des élites et de la formation des étudiants de façon générale, il n’est pas satisfaisant. Là où le raisonnement en clusters devient intéressant, c’est qu’il rend possible la réorganisation efficace de ces entités, sans pour autant briser les identités des uns et des autres. Le risque, c’est qu’il les brise si peu que tout continue comme avant… De manière générale, les propositions du livre pour réformer la recherche sont séduisantes. Elles restent néanmoins très générales. Décréter que le CNRS devienne un centre de moyens plutôt qu’une machine à organiser la science, c’est probablement un pas dans le bon sens. Mais ça ne dit pas comment faire pour l’imposer. Quand je parle de l’imposer, je veux dire organiser une gouvernance efficace du système, pas faire passer le décret modifiant le statut de l’institution. Ensuite, pour ce qui est de généraliser le statut d’enseignant-chercheur, j’applaudis des deux mains. Mais je m’interroge néanmoins sur la réalité de la séparation entre chercheurs et enseignement. J’ai eu des enseignements donnés par des chercheurs affiliés au CNRS. Le chercheur qui n’enseigne pas, est-ce si fréquent ? Franchement, je n’en sais rien. Ce que je sais en revanche, c’est que les quelques chercheurs CNRS que j’ai eu en cours, c’était plutôt (voire exclusivement) en DEA. Cette idée sous-jacente que les meilleurs (disons plutôt les plus spécialisés) doivent enseigner uniquement au plus haut niveau est largement une pitrerie. La démarche avancée par l’auteur aurait ce mérite d’y mettre fin. A force de considérer qu’on ne donne pas de la confiture aux cochons, on est probablement allés trop loin dans cette logique. Qu’est-ce qui peut motiver un gamin de 18 ou 19 ans à poursuivre des études longues dans un domaine complexe ? La solution individuelle qu’on nous sert de facto aujourd’hui est simple : en dehors de ceux qui ont une idée bien claire de ce qu’ils veulent faire, si tu as la chance de rencontrer un prof qui te séduise, alors tu envisages un approfondissement. C’est incroyablement limité, non ?

Concernant les clusters, je partage ton scepticisme dès qu’on s’intéresse aux détails. S’il semble correct de dire qu’une organisation en clusters peut amener une performance en matière d’innovation, je suis d’accord avec toi pour contester le caractère autosuffisant de ces quelques dizaines de sites bien organisés qui sortiraient la France de l’anonymat technologique. Tu cites Wal Mart et l’obsession de la compétitivité. Sur le second point, je confirme que Christian Blanc est largement dans cette logique. Le mot « concurrence » et « compétitivité » à l’égard des pôles étrangers revient plusieurs fois, comme si nous avions une autre bataille à gagner que de fabriquer des produits utiles à nous-mêmes et aux autres. Par chance, l’ouvrage ne relève pas d’une réelle obsession de la compétitivité. Mais elle fait son apparition régulièrement, ce qui nous fait toujours tiquer…
Ensuite, en se limitant à l’innovation, on se limite à une classe de modèles expliquant la croissance. Le mérite qu’on peut trouver au bouquin de Blanc, c’est de traduire concrètement les aspects les plus importants des modèles d’inspiration schumpeterienne. S’il ne fallait lire le livre que pour une chose, peut-être que je retiendrais celle-ci. La croissance en clusters, c’est comme tu le rappelles, la géographie économique. Mais, au delà de cela, il y a aussi la critique de la politique d’éducation française. Depuis quelques années, ce qui m’impressionne de façon croissante, c’est de constater qu’un grand nombre d’idées contenues dans les publications sur le développement, notamment dans le bouquin de William Easterly « The Elusive Quest for Growth » sont utiles pour la France (ce qui n’est pas le cas d’autres pays industrialisés). Parmi celles-ci, il y a le fait que le lien entre croissance et dépenses d’enseignement primaire et secondaire cesse d’être prégnant quand on arrive à un certain seuil de développement. C’est l’analyse en termes de distance à la frontière technologique : plus un pays est proche de la frontière technologique (matérialisée en quelque sorte par le niveau technologique du pays le plus avancé), moins les dépenses d’éducation primaire et secondaire ont un impact sur la croissance. En revanche, celles de l’enseignement supérieur sont importantes. Blanc reprend largement à son compte cette vision des choses. Je suppose qu’il a raison. Mais si la solution semble évidente, à savoir rééquilibrer les dépenses vers l’enseignement supérieur, je n’ai pas le sentiment que les français l’entendent vraiment de la même oreille. Il y a une crispation sur l’enseignement primaire et secondaire qui ne peut probablement pas s’éluder en sortant Schumpeter de la manche. Le mouvement contre la loi Fillon l’a montré l’an dernier. De cela, il n’est nullement question dans le livre. Ce qui se comprend, mais renvoie le problème à plus tard.

Enfin, la question qui se pose encore, est de savoir ce qui se passe autour des clusters… Un aspect qui reste un peu ignoré ici, c’est tout simplement le degré de diffusion des NTIC en matière d’usage, plutôt que de production. Il y a quelques années, un rapport du CAE de Daniel Cohen et Michèle Debonneuil évoquait clairement cet aspect : jusqu’à un certain point, on peut être très heureux sans produire beaucoup de TIC, du moment qu’on sait au moins les utiliser. En gros, sans remettre en cause l’impératif de développer des technologies de pointe, avoir des banques, des supermarchés et des hôtels gérés et orgagnisés avec efficacité, c’est aussi une clé de la croissance. Et je retombe sur ton argument concernant la concurrence : si les entreprises n’ont pas les incitations pour aller vers cette diffusion, elles ne le font pas. Pour tout dire, ma réaction a été la même que la tienne. Je me suis demandé comment on pouvait finalement résumer la croissance à des pôles technologiques et laisser par exemple de côté le fait que les marchés des biens et services sont trop souvent peu concurrentiels. J’ai bien ma petite idée sur la question néanmoins : je crains fort que dans la logique du bouquin la concurrence soit à aller chercher sur les marchés étrangers. Ce qui est une source sans fin de confusions possibles…
Au fond, il met de côté tous les aspects institutionnels de la croissance qui n’ont pas directement trait à l’innovation technologique. Sur un point, le problème est assez bien résumé, celui des biens publics : ce qui relève des infrastructures est un préalable incontournable, mais ne saurait être la source de la croissance. On pourrait d’ailleurs discuter cette affirmation. Je pense qu’il a raison quand il considère qu’on ne peut mener une politique de croissance appuyée en priorité là dessus. Il me semble aussi qu’il a un peu tort de considérer cela comme une question à part. Quand on construit le viaduc de Millau (il l’évoque comme une réussite), on a nécessairement un impact sur les entreprises qui sont mandatées pour le faire. Si d’une telle commande n’émerge pas des innovations techniques, c’est à désespérer. C’est aussi le moyen de valoriser des innovations antérieures à la commande. Artus et Virard l’évoquaient par exemple dans leur livre « La France peut se ressaisir » et vantaient l’implication de l’Etat fédéral aux Etats Unis, au travers de ces commandes qui donnent aux entreprises une raison – supplémentaire – d’innover. En poussant la logique plus loin encore, on retrouve aussi la politique macroéconomique que Blanc met de côté d’emblée. Bon, cet aspect est un peu compliqué. L’articulation entre politiques conjoncturelles et croissance (à long terme) est finalement assez mal connue, mais pas sans intérêt (voir notamment ce rapport qui vient de sortir).

Econoclaste AD : Ce que tu avances confirme une impression : certaines des limites qu’on peut trouver au livre proviennent de ses postulats, qui ne sont pas absurdes. Le premier d’entre eux, c’est de travailler à moyens constants, et de jouer sur les gains résultant de la réorganisation; en l’occurence, celle de la recherche, mais aussi de façon plus générale de l’organisation administrative française, les structures étatiques devenant des incitateurs et pourvoyeurs de moyens, tandis que la mise en place se fait au niveau régional.
Ce postulat de la stabilité des moyens n’est pas faux : en pratique, le niveau de la dépense publique en France est déjà tellement élevé qu’il ne faut pas espérer grand-chose de son augmentation. C’est dans ce sens qu’on peut comprendre les limites de l’investissement public, il me semble. Il faut voir aussi que sa logique est largement une logique d’éparpillement des moyens, selon des objectifs plus électoraux que liés à une recherche d’efficacité économique. A ce niveau-là aussi, le poids du centralisme se fait sentir.

Pour moi, c’est cette question du centralisme qui est la plus importante, et la plus difficile à mettre en place. Toutes les bonnes idées – et les clusters technologiques en font partie – seront immanquablement gâchées si elles font l’objet d’une organisation étatique centralisée. De plus, la décentralisation en France fonctionne mal : elle ne consiste que dans l’empilement de niveaux de pouvoir, qui pour l’instant coûtent cher (en fonctionnaires territoriaux, en locaux plus ou moins pharaoniques) pour des résultats plus que mitigés.
Par contre, il ne faut pas se leurrer : la logique de la décentralisation implique des essais et des erreurs, des succès et des échecs. Après tout, il n’y a pas des masses de clusters technologiques dans le Dakota du Sud, contrairement à la Californie. Ce qui signifie que certaines régions auront du succès, verront leur chômage se réduire et leur spécialisation productive monter en gamme; d’autres par contre échoueront. Et tout le monde ne part pas à égalité, donc les régions qui ont déjà plus de succès que d’autres pourront, de cette façon, réussir encore mieux. C’est pour moi une bonne logique : mais il est à craindre qu’elle aboutisse à des demandes de péréquation entre régions exercées vis à vis de l’Etat.

Econoclaste SM : L’éparpillement des moyens est un sujet saillant. C’est exact sur la recherche, mais ce n’est pas le seul domaine. Je pense aux questions relatives à la politique urbaine et d’éducation. Mais, est-ce vraiment un sujet si éloigné des préoccupations de ce bouquin ? C’est toujours l’espace, ses creux et ses bosses qu’il s’agit d’organiser dans un sens qui crée des richesses. Dans les banlieues, une façon de voir les choses qui me semble évidente, est que pour réussir, on y vendra essentiellement de la croissance. Et ce n’est effectivement pas en saupoudrant trois moyens qu’on le fera. Mais en mettant le paquet là où on va. Mais ça, ça heurte les mentalités…

Econoclaste AD : On en revient toujours au même problème au bout du compte. Ce qui fonctionne dans la concurrence et le marché, c’est la logique d’expérimentation, le succès des uns, l’échec des autres, et finalement l’imitation de ceux qui ont réussi. Mais cela signifie que beaucoup de tentatives vont échouer, et qu’il faut l’accepter. Que ce soit dans le domaine de la concurrence sur le marché des biens, des flux de capitaux, je n’ai pas l’impression que cette logique soit acceptée.

Econoclaste SM : sur ce point, les commentaires sur bulle des dot com est assez parlant. Quand on regarde avec une petite dizaine d’années de recul (par rapport au démarrage et pour faire un compte rond), on trouve un certain décalage entre la légende et la réalité. La légende, c’est une montagne de dollars volatilisés, sauf pour quelques escrocs. La réalité, c’est exactement ce que tu décris : une multitude d’essais et d’erreurs ; des réussites et des échecs. Et, pour suivre par exemple Hal Varian, un gain social net probablement très positif. Que serait Internet sans ces années là ? On n’est pas là pour réécrire l’histoire, mais rien ne prouve qu’il se porterait mieux. Pour être complets, il ne faut pas non plus oublier les mythes du meilleur des mondes à venir, qui ont accompagné le mouvement et n’étaient que le pendant des lamentations post bulle.

Econoclaste AD : Quand on considère une économie dans son ensemble, la croissance économique apparaît comme Pareto-optimale; c’est à dire qu’elle agrandit la taille du gâteau,  ce qui peut bénéficier à tous sans nuire à qui que ce soit. Mais cette vision est trompeuse, parce que la croissance économique résulte en fait de l’accumulation d’échecs, de remplacements d’activités par d’autres plus productives; elle implique que des régions entières se trouvent en difficulté pendant que d’autres réussissent. Le principal concurrent des entreprises françaises textiles n’est pas chinois, il est à Toulouse et s’appelle Airbus. Vouloir spécialiser l’économie française dans une gamme d’activités à plus forte productivité est certainement recommandable : mais le problème de fond ne vient-il pas de ce qu’on n’est pas prêt à accepter les conséquences négatives des gains de productivité?

Econoclaste SM : sur ce point, j’ai un problème persistant. Le volontarisme industriel qui est annoncé ne finira-t-il pas dans une dynamique de grands projets ? Certes la méthode proposée s’en distingue clairement. S’en démarquer est même son point de départ ! Mais, il reste une référence à de Gaulle qui traine dans un coin du livre. Il reste cette idée de destin national. Il reste cet appel à aller de l’avant ensemble. Et alors, me dira-t-on ? Ben, oui, je sais… Mais justement… Finalement, ça tombe tellement sous le sens que le centralisme, plus précisément le planisme, n’est pas loin. En deux mots, ma question est : quand on raisonne en termes de politiques industrielles, qu’on peut décliner des simples stimulations de l’environnement jusqu’aux projets les plus lourds, n’a-t-on pas intérêt en France à prendre délibéremment une énorme marge de manoeuvre dans le sens du marché, si on veut finalement aboutir à quelque chose d’équilibré ? Se préserver des vieux démons en forçant sa nature, quitte à accepter un retour partiel au galop du naturel. En même temps, comme tu le dis, se lancer là dedans, c’est accepter l’idée de gagnants et de perdants. Et il n’y a pas de consensus traçable aujourd’hui autour de cet objectif !

Econoclaste AD : Cela dit, si c’est le cas, il faut trouver des moyens d’aller à l’encontre de cette logique. Dans l’ensemble des moyens potentiels, je trouve que le livre de C. Blanc produit l’un des rares discours qui ai des chances de devenir audible. On est là, tous les deux au café des sports à se dire qu’il n’y a pas de miracle et de demi de bière gratuit; mais quelles sont les alternatives? La politique industrielle à la française, consistant à assécher les ressources nationales dans un « grand projet » tendance ITER et à empêcher les méchants étrangers de racheter les grandes entreprises nationales? Des réformes du « modèle social » qui seront soit l’occasion d’avoir les dépenses publiques suédoises avec la croissance nord-coréenne, soit seront fondées sur l’idée de rétablir la compétitivité des entreprises nationales en baissant les salaires?
Par rapport à ces questions qui constituent l’ordinaire du débat économique et social français (avec le fantasme du « déclin ») le livre de Blanc arrive à être à la fois lisible, à donner quelques idées de base sur ce qui constitue l’origine de la croissance, et à proposer un programme réalisable dont les effets seront positifs. C’est suffisamment rare pour être souligné et encouragé.

Econoclaste SM : Oui. Ce bouquin est sans fioritures. Il y a un équilibre intéressant entre analyse, réflexion théorique, "carnets de voyage" et propositions. J’ignore si cela débouchera sur quelque chose, mais je suis persuadé que ce format de contribution est bon ! Bon, un chtit cluster de cacahuètes pour t’aider à faire passer la dernière réforme ricardienne pour la route ?

Econoclaste AD : Essentiel…

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1 Commentaire

  1. Super… J’ai lu en entier!
    Une petite remarque sur le titre du livre : je pensais que c’est du chaos qu’était venu la lumière et que la théorie de l’expension vers le froid était dominante… Désolé je me suis trompé ce n’est pas de l’économie!
    Une autre remarque sans conséquence, est que je suis toujours étonné du peu d’attention que l’on a, au niveau local, de l’entrepreneur lorsqu’il ne représente encore que lui. Certe il existe les pépinières d’entreprises, mais on oubli ceux qui pourrait débuter dans leur domicile voir le plus souvent on leur interdit de le faire si cela se sait (vous n’êtes pas dans la bonne zone…) Alors qu’on fait des "ponts" de subventions à des canards boiteux qui n’attendent que cela pour vendre ou fermer ?

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