Note de lecture


Barriers to Riches
S. Parente & E. Prescott (2002)

Voilà un livre qui est l’occasion d’une remarque plus générale. C’est que l’économie, mine de rien, est en train de vivre une révolution scientifique (un “changement de paradigme”, diraient les pédants) d’une ampleur équivalente à ce qu’ont été le marginalisme ou le keynésianisme en leur temps. Depuis les premiers travaux sur la croissance endogène au milieu des années 80, la théorie de la croissance devient la pierre angulaire d’un champ qui mèle analyse de l’innovation, structures économiques, rendements croissants, institutions, et qui bouscule tous les domaines de l’économie : économie internationale, politique, du développement, macro-économie, et micro-économie. Ce livre de Parente et Prescott, quoique très intéressant, n’est pas révolutionnaire : mais il témoigne d’une évolution certaine. Parce qu’il recourt à une méthodologie et aboutit à des conclusions, qu’il n’aurait pas été possible de formuler avec les outils de l’économie d’il y a seulement une vingtaine d’années. Et ce, pour le meilleur.
Mais revenons au sujet du jour, ce livre. La question qu’il pose est simple, voire provocante. Pourquoi tous les pays ne sont-ils pas aussi riches que les USA? Vaste programme, pourrait-on dire, sauf si l’on place le problème dans le cadre de la théorie de la croissance telle qu’elle est définie par l’analyse de la croissance et le modèle de Solow.
Rappelons-en les éléments de base. trois causes peuvent expliquer la croissance. La croissance de la population active (plus de personnes produisent plus) l’accumulation de capital (qui va accroître la productivité du travail) et un facteur résiduel, appelé “productivité totale des facteurs”. Ce facteur résiduel recouvre tous les éléments “technologiques” qui vont accroître la productivité du travail en utilisant celui-ci de façon plus efficace. Ce facteur, bien plus que les deux autres, explique la croissance des pays capitalistes au cours des deux derniers siècles. Solow considère par exemple que 80% de la croissance américaine durant les 19ème et 20ème siècles sont dûs à la productivité totale des facteurs (on trouve des chiffres similaires pour les autres pays développés).
Cette décomposition de la croissance a une conséquence logique. Le stock de connaissances disponibles est en effet un bien collectif pur, ce qui signifie qu’il est accessible à tous simultanément pour un coût nul. De ce fait le sous-développement a une cause unique, le manque de capital. En effet, les pays pauvres peuvent imiter les technologies des pays les plus productifs; seule une faible accumulation de capital les empêche pour le moment de rejoindre les niveaux de productivité par tête de ces pays. En conséquence, un pays pauvre dans lequel les taux d’épargne et d’investissement sont élevés devrait croître rapidement et rattraper les pays les plus productifs.
Or cette conclusion pose un problème de taille : c’est que globalement, les pays pauvres sont toujours pauvres. Si l’on excepte quelques pays asiatiques, malgré des taux d’épargne souvent élevés, les pays sous-développés ne semblent pas franchement en voie d’obtenir rapidement le revenu par tête des USA. Il y a donc un problème dans ce raisonnement, et c’est à la recherche de ce problème que partent Parente et Prescott.
Une première façon d’expliquer ce paradoxe est de considérer le capital humain, c’est à dire les compétences acquises par la main d’oeuvre qui constituent une forme de capital mal mesurée par les indicateurs économiques habituels. Mais, et c’est l’objet du début du livre, Parente et Prescott montrent que cette idée ne tient pas : même en prenant en compte l’accumulation de capital humain et de compétences, il n’est pas possible de justifier les écarts de revenu par tête entre les différents pays. La seule façon d’expliquer ces écarts est de supposer que la productivité totale des facteurs est différente selon les pays.
Or, c’est, quand on y réfléchit, une conclusion surprenante : Cela signifie en pratique que certains pays disposent de techniques qui leur permettraient de s’enrichir (en adoptant les mêmes techniques de production que les pays riches) mais préfèrent utiliser des techniques moins performantes qui les maintiennent dans la pauvreté. Comment expliquer ce refus de s’enrichir? Parente et Prescott montrent alors que ces pays ont élevé des “barrières”, des obstacles législatifs qui, pour favoriser les intérêts de telle ou telle fraction de la société, interdisent aux entrepreneurs de recourir à des techniques plus efficaces, mais dont le premier résultat serait à la fois de mettre au chômage une partie des travailleurs, et la ruine des entreprises en place ne parvenant pas à s’adapter. Leur démonstration s’appuie sur divers exemples historiques (développement du Japon, développement raté de la Chine au 15ème siècle entre autres) mais surtout sur un modèle d’équilibre général montrant quelles sont les conséquences en termes de productivité globale des facteurs de politiques préservant le pouvoir de monopole de certains intérêts particuliers et bloquant l’usage du progrès technologique. Ils arrivent, sous certains paramètres, à obtenir du fait de ces politiques des écarts de revenus entre pays de l’ordre de ceux que l’on constate actuellement. Ils en concluent que le monde entier pourrait être aussi riche que les USA : il faudrait pour cela que les différents pays lèvent ces “obstacles à la richesse” qui les condamnent à la pauvreté et au sous-développement.
Cette analyse est assez provocante et peut-être un peu extrême. Si l’on peut suivre sans réserves les auteurs dans l’idée selon laquelle des politiques gouvernementales visant à protéger des intérêts particuliers (protectionnisme, soutien à des secteurs défaillants, politiques publiques nuisibles à l’investissement et à l’emploi de technologies plus efficaces…) constituent la garantie de l’appauvrissement d’un pays, on peut se demander deux choses.
La première, c’est de savoir si les technologies sont si aisément transférables d’un pays à un autre, ou si au contraire elles sont spécifiques. On pourrait se demander par exemple pourquoi les pays de la zone intertropicale sont tous aussi pauvres. Ne peut-on pas expliquer ce phénomène en partie par le fait que les techniques agricoles performantes ont été développées pour des climats tempérés? Il y a certes le contre-exemple de la révolution verte, mais les auteurs renoncent un peu vite aux facteurs géographiques et climatiques comme “obstacles à la richesse”. La technique a encore trop souvent tendance, dans les modèles économique,s à remplacer l’entreprise dans le rôle de “boîte noire” dans laquelle on ne regarde pas.
L’autre question consiste à se demander si les politiques publiques sont les seules sources d’obstacles devant la richesse. Par exemple, dans de nombreux pays d’Afrique, les agriculteurs renoncent à utiliser des techniques de production globalement plus efficaces, mais qui rendraient leur revenu aléatoire. Des impôts spoliateurs et des coopératives d’achat contrôlées par les gouvernements sont souvent des facteurs rendant ce comportement rationnel. Mais aussi des insuffisances en matière de marché des capitaux et d’assurance, compensées de façon fort imparfaite par les “tontines”. On pourrait dire cependant que ces imperfections de marché ne sont que les conséquences indirectes de politiques publiques nuisibles.
On passe en tout cas un excellent moment à lire ce livre. Il contient parfois des développements mathématiques de modèles qui peuvent rebuter le lecteur non intéressé, mais il est tout à fait possible de passer outre ces passages sans perdre le fil du raisonnement des auteurs. Et on ne peut qu’être impressionné par ce raisonnement impeccable, fluide, aux conclusions à la fois fortes et brillament démontrées. Une lecture qu’on ne regrettera pas.
Remarque : il existe une traduction française de ce livre parue récemment. Cette traduction est nettement plus chère que la version brochée de l’édition originale, et il semble (à la lecture de la quatrième de couverture sur le site amazon.fr) que l’interprête est le même genre de logiciel que celui qui sert à traduire les manuels du matériel électronique taiwanais. Les plus rétifs à l’anglais trouveront toutefois dans cette édition française un pis-aller acceptable.

PS de Stéphane Ménia au 16/02/2004 : Alexandre était encore bien loin d’imaginer à quel point la traduction française est mauvaise. On n’est plus dans le domaine des approximations de style, on est tout simplement dans une logique où l’incompétence en anglais-français et en économie ! rend le texte quasiment incompréhensible dans un grand nombre de passages. N’achetez pas cette traduction, elle est proprement inadmissible. C’est tout simplement la première fois que je vois une chose pareille.

Alexandre Delaigue
02/03/2003

S. Parente & E. Prescott, Barriers to Riches. , MIT Press, 2002 (15,18 €)

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