Un naufrage qui se poursuit

Le Prix Nobel d’économie est probablement une bonne chose, car le prestige qui y est associé est une incitation pour les économistes à produire des travaux de qualité. Mais l’une des lois de base de l’économie est que ce que l’on gagne avec une chose doit être mis en balance avec ce qu’on y perd. Or la science économique subit un inconvénient avec l’existence du prix Nobel : remis à d’anciennes gloires dont la carrière scientifique est morte et enterrée, que tout le monde révère pour leur passé mais dont on attend avec impatience la retraite définitive (rappelons la citation de Paul Samuelson : Funeral by funeral, science makes progress), il a la fâcheuse tendance de créer quelques soucis lorsqu’il rend les récipiendaires brutalement bavards et sûrs de leur valeur.
De la même façon qu’il y a quelque chose de pathétique dans le spectacle des anciennes gloires yé-yé revenant en costume rose à franges sur les plateaux de télévision, et chantant les tubes qui les ont rendu célèbres d’une vois chevrotante en tenant leur dentier, il y a quelque chose d’extrêmement embarassant dans le spectacle d’anciens prix Nobel d’économie se lançant dans des péroraisons invraisemblables, tandis que les autres économistes n’osent rien dire. Le statut d’intouchable que confère le Nobel d’économie a des conséquences génantes en ce qu’il génère de la médiocrité.

En France, nous avons deux fois connu cet embarras. La première fois, lorsque Gérard Debreu, interrogé par le Figaro Magasine, s’est laissé aller à déclarer qu’il avait « scientifiquement démontré la supériorité du libéralisme ». De honte, par la suite, on ne l’a plus guère revu. Par contre, son vieux maître Maurice Allais n’a pas ce genre de pudeur. Il inflige régulièrement ses opinions sur tout et le reste dans le Figaro (ou à l’Académie des Sciences Morales et Politiques dans laquelle il bénéficie de bon nombre d’obligés). Sur l’immigration, et surtout sur l’économie internationale, ses analyses à l’emporte-pièce ne valent pas un centime mais personne, de peur d’indiquer que le seul Nobel d’économie français a pété les plombs, n’ose rien dire.
Mais les américains ont aussi désormais leur sujet d’embarras, en la personne de Joseph Stiglitz. Sans que l’on sache s’il était déjà mégalomane avant mais le cachait (des indices tendent vers ce scénario) ou si quelques années auprès des mécanismes politiques de Washington lui ont porté sur le cerveau d’ailleurs. Le résultat est en tout cas là : après deux livres médiocrissimes (mais considérables succès de librairie, tout comme les oeuvres de Vivianne Forrester) il continue de pondre régulièrement des articles tout simplement consternants, indignes d’un médiocre étudiant en économie de première année. Un bon exemple est son tout récent article dans la revue en ligne « Economist voice » , intitulé « the parties flip-flop on deficit spending : economics or politics?« .
Dans cet article il parvient à faire une leçon de politique économique complètement erronnée, fondée sur une conception de l’économie – le keynésianisme hydraulique – reconnue comme fausse ou excessivement simpliste depuis des années. Il affuble le tout d’un fort étonnant « tous les économistes savent que » histoire de ne pas avoir à justifier par un quelconque embryon de raisonnement pour les préjugés et idées fausses qu’il déploie.
Il faut constater déjà que son article ne répond que très rapidement à la question du titre – pourquoi les partis politiques américains changent d’avis sur la question du déficit, les démocrates étant passés du statut de gros dépensiers à parangons de vertu, les républicains ayant fait le trajet inverse. La réponse de Stiglitz tient en une phrase : parce qu’ils sont des politiciens  cyniques et opportunistes. Waow. Là je suis soufflé par la puissance de l’analyse. Je me demande même si l’effort intellectuel qu’exige sa compréhension ne va pas m’épuiser pour la suite de l’article. Passons sur les conséquences logiques du raisonnement (si les politiciens ont tort d’être cyniques, ne vaudrait-il pas mieux les remplacer par des experts, comme au hasard un certain Stiglitz, qui eux savent ce qui est bon pour la populace?…) pour se poser quelques questions. Est-ce par « opportunisme politique » que Bill Clinton, Bush 1, Reagan dans son second mandat, ont augmenté les impôts pour réduire les déficits? Est-ce par opportunisme politique que Clinton a fait passer l’ALENA, convertissant au passage les démocrates au libre-échange? Quelles étaient à l’époque les « fins politiques » poursuivies? Une observation même distraite de la réalité semble indiquer que la réalité est un peu plus compliquée.
Mais la suite nous indique que Stiglitz n’a visiblement pas décidé de se lancer dans le compliqué. Il développe ensuite une analyse Keynésienne basique pour dire que le déficit public stimule la demande en période de sous-emploi; mais qu’en période de plein emploi, cela a pour effet de compromettre la croissance en réduisant l’investissement privé. Il explique alors que cette présentation est toujours vraie. A « l’appui » de cette idée, il considère que la réduction des déficits intervenue dans les années 90 n’a pas nui, au contraire, à la croissance économique à long terme des USA car elle était accompagnée d’une politique monétaire accomodante.
Jusque là, pas grand-chose à dire : c’est de l’économie de manuel de première année. Si ce n’est la pique envers les plans d’ajustement structurels du FMI (qui, dixit stiglitz, ne font qu’aggraver les choses en imposant aux gouvernements de réduire leurs déficits en période de récession) qui nous rappelle que Stiglitz peut, en une phrase, se transformer en Arthur Laffer.
Petit rappel : un gouvernement qui fait appel au FMI le fait parce qu’il ne peut plus payer ses dépenses, et que personne ne veut lui prêter d’argent. Les plans du FMI consistent alors dans le fait de prêter l’argent au gouvernement, et de permettre le retour des prêteurs autres en essayant de faire en sorte que le gouvernement ne se retrouve pas dans la même situation 15 jours plus tard. Evidemment les solutions ne sont guère appréciables, mais la solution de Stiglitz est encore plus étonnante : il suggère qu’un gouvernement surendetté augmente sa dette (car sans doute, plus il y en a, plus elle vaut cher?) et baisse les taux d’intérêt. Cela suppose que l’effet de ces mesures de relance soit tel qu’il rende le gouvernement et le pays tellement solvables que les investisseurs vont tout de suite changer d’avis. Exactement l’économie à la Laffer : chez Laffer, la baisse d’impôt incite tellement à produire que l’effet net de la baisse d’impôts sur les recettes fiscales est positif. Si seulement c’était vrai, le gouvernement Bush actuel serait face à un excédent public invraisemblable. Les idées de Laffer ont été traitées par les économistes sérieux, à juste titre, d’idées imbéciles.
Mais revenons à notre texte. Il faut donc, en période de récession, que le budget de l’Etat soit en déficit. Mais attention : le déficit Bushiste n’est pas un bon déficit, car il n’a pas soutenu l’activité. En effet, selon Stiglitz, en concentrant la baisse d’impôts sur les riches, il n’a aucun effet de relance de la demande globale : en effet, les riches consacreront (sic) l’essentiel de leur hausse d’impôts en achat de tableaux de Picasso ou de vacances en Italie (resic).
Et là, bienvenue au pays imaginaire de Peter Stigpan qui ne veut pas retourner dans le monde des adultes. Commençons par le début. Le déficit de Bush n’a effectivement eu que peu d’efficacité sur l’activité économique aux USA, mais pour diverses raisons, la principale d’entre elles étant que l’essentiel des baisses d’impôts sont concentrées sur la période 2005-2010. Pas terrible pour une stimulation immédiate. Cependant, une partie a porté sur l’impôt sur le revenu qui a été immédiatement réduit, et les dépenses accrues de façon impressionnante (dépenses de santé et militaires surtout, et de façon générale subventions importantes versées à de nombreux secteurs d’acticité). Au bout du compte cela a eu un effet stimulant sur l’activité économique : la croissance américaine a été forte en 2003 et 2004. Pas étonnant quand on déverse (même mal) 2000 milliards de dollars dans l’économie. Le problème c’est que les gains de productivité ont été si rapides que la croissance de l’emploi n’a pas suivi. Mais ce n’est pas spécialement un problème lié à une relance ratée.
Passons à l’argument suivant : baisser les impôts des riches n’est pas bon car cela ne relance pas l’activité. C’est probablement LE passage le plus ridicule du texte. D’abord pour le caractère pitoyable, pour être gentil, de l’argument. Pour expliquer que les riches ne vont pas dépenser « aux USA » Stiglitz nous sort des poncifs pathétiques sur les vacances à l’étranger ou les achats de tableaux. D’où tire-t-il cette idée, sinon de ses préjugés Bo-bo? On constate au passage que Stiglitz, qui visiblement connaît aussi bien les riches que les pauvres aux USA, cite comme revenu de famille pauvre « 50 000 dollars par an ». Il ne doit pas y avoir des masses de pauvres sur le campus de Columbia sur lequel Stiglitz officie…
Pourquoi pense-t-il que les riches importent et pas les pauvres? Parce que c’était écrit dans son manuel poussiéreux d’étudiant dans les années 60? Les pauvres n’achètent rien chez Walmart, célèbre pour importer beaucoup des pays à bas salaires? Les riches consomment plus de hot-lines délocalisées en Inde que les américains qui gagnent 50 000 dollars par an? En bref, a-t-il autre chose que ses préjugés à deux balles pour justifier cette idée?
Si les réductions d’impôt pour les riches sont sans effet, il faudrait expliquer d’où est venu l’effet de relance obtenu en 1983, alors que Reagan avait massivement baissé les impôts des riches et accru les dépenses militaires, comme l’a fait Bush jr durant son mandat. Il y a peut-être de bons et de mauvais déficits, mais l’argument avancé ici n’est guère convaincant…
La réalité, en fait, est plus simple. Cela fait bien longtemps que les économistes ne se posent plus la question du déficit public comme moyen de stimuler l’activité. La seule règle est de ne pas nuire à court terme, c’est à dire de laisser agir les stabilisateurs automatiques, voire d’accroître le déficit, pour adoucir l’effet d’une récession. Mais l’instrument principal de politique économique, c’est la politique monétaire. En 1983, c’est la politique de désinflation de Volcker qui a relancé l’économie américaine; durant les années 90, la politique accomodante de Greenspan a soutenu l’activité. Cette même politique a peut-être été trop accomodante dans les années 2000 (on devrait le savoir bientôt). En tout cas, c’est la politique monétaire qui décide : la politique budgétaire n’est qu’un adjuvant sans grandes conséquences. Penser le contraire, c’est ce que Krugman appelait du Keynésianisme vulgaire. La politique de Bush en matière économique a été certainement mauvaise; mais des gens extrêmement critiques, comme Krugman ou Frankel, savent qu’il est possible de le montrer avec des arguments corrects – sans tomber dans l’argumentation de café du commerce.
Un autre argument est totalement absent de l’argumentation de Stiglitz; il considère qu’à long terme, le seul effet des déficits est de réduire l’investissement public (ne demandez pas pourquoi : si vous ne comprenez pas c’est probablement que vous êtes trop idiot pour comprendre le génie de la pensée Stiglitzienne. Pour ma part je m’interroge encore). Or il existe une autre façon de considérer les choses; c’est de se dire qu’à long terme, les baisses d’impôt ont un effet incitatif qui pousse à travailler plus et produire plus, argument défendu par des gens comme Lucas, Prescott ou Barro. Dans cette perspective, le fait de financer la dépense publique par un déficit ou autre chose n’a guère d’importance. Pourquoi Stiglitz n’évoque-t-il même pas cette perspective? Il y a aussi de bonnes raisons, dans cette perspective, de critiquer la façon de procéder du gouvernement Bush. Cela permet, accessoirement, de présenter tous les arguments en présence, et de montrer qu’on raisonne comme un économiste, et pas comme un bobo partisan qui considère qu’il n’a plus rien à apprendre en macro-économie une fois le chapitre « modèle offre globale-demande globale » bouclé.
Au bout du compte, les lecteurs de cet article ne sauront pas pourquoi les partis politiques américains ont changé de place à propos des déficits publics; ils ne sauront pas ce qui est vraiment contestable dans la politique de Bush; surtout, ils croiront qu’il est possible de relancer l’activité économique grâce au déficit public sans se poser la question de ce que fait la banque centrale;  ils croiront aussi que les riches sont nuisibles parce qu’ils partent en vacances en Italie et achètent des tableaux de Picasso, et que gagner 50 000 dollars par an c’est être pauvre aux USA. A ce degré d’ignorance, ils seront tout justes mûrs pour être ministres de l’économie en France.

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Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

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