Tentative d’économie politique des gilets jaunes

Municipal employees clean the ground in front of the Arc of Triomphe covered with inscriptions on December 2, 2018 in Paris , a day after clashes during a protest of Yellow vests (Gilets jaunes) against rising oil prices and living costs. - Anti-government protesters torched dozens of cars and set fire to storefronts during daylong clashes with riot police across central Paris on N, as thousands took part in fresh "yellow vest" protests against high fuel taxes. (Photo by Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP)

Il ne faut vraiment pas mettre tous les gilets jaunes dans le même sac.
(Crédit pour cette chouette photo : Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP)

Les gilets jaunes ont bien raison de se déchaîner. Dans peu de temps, la fête sera finie pour eux, même si le gouvernement accède à leurs demandes. Surtout si le gouvernement accède à leurs demandes. Leurs soucis sont ailleurs.

Bon, maintenant on sait (à peu près) qui sont les gilets jaunes

Oui, pendant un moment, le temps que les journalistes et spécialistes de sciences sociales ne sondent sérieusement le mouvement, les choses n’étaient pas claires. D’abord présentés comme des « quasi-ruraux », on a ensuite montré qu’il s’agissait de « péri-urbains » et non pas de « périphériques ». Ni dans le centre, ni dans la périphérie, ils sont au milieu. On nous a parlé de classes modestes. Ce n’est que partiellement vrai, sans être toujours faux. La masse des gilets jaunes est constituée d’un attelage de classes moyennes inférieures et de classes modestes « supérieures ». Je dis bien la masse. Il faut passer un rasoir d’Ockham sur les gilets jaunes. On peut prendre un angle plus politique et constater qu’il y a une idéologie très droitière qui suinte dans le mouvement, mais ce n’est probablement pas le plus intéressant ; du moins pas pour mon propos. On peut aussi se dire qu’il y a parmi eux quelques petits bourgeois plus ou moins poujadistes qui jouent sournoisement au peuple. Mais, là aussi, ce n’est guère instructif. Et je ne parle même pas du pilotage de la casse dans les manifestations. Tout au plus, sur ce point, on pourra constater que lorsque des gens qui n’ont aucune éducation à ce genre de guinguettes se mettent dans la rue aux côtés de professionnels du désordre, on assiste à un pitoyable spectacle où Josiane se retrouve au tribunal après avoir fait, de manière répétée et sans s’en rendre compte, paravent devant un anarchiste qui lui rentrera peinard chez lui en fin de journée. Bref, la majorité des gilets sont issus d’un espèce de no man’s land (ok, le terme est du coup mal choisi vu leur nombre) situé entre le très bas et le moyen, qui n’est pas une périphérie pauvre (je vous invite à lire les travaux d’Olivier Bouba-Olga pour compléter l’analyse, en prenant en compte une dimension portant sur la taille des agglomérations).

Il est, à mon avis, essentiel de relire Éric Maurin (et Dominique Goux) et d’actualiser ses analyses pour avoir une lecture plus nette du profil des mécontents. Dans deux ou trois ouvrages successifs, il a décrit la sociologie économique des classes moyennes en France. Si l’on veut résumer l’argument, il était le suivant : dans la ségrégation urbaine qui caractérise une France soumise à une croissance limitée et à un chômage durablement élevé depuis des décennies, les classes moyennes luttent pour conserver l’idée d’une ascension sociale possible. Pour elles et pour leurs enfants. Pas du tout remontées contre les classes supérieures, leur but est justement de rejoindre par l’éducation, le travail, l’épargne et un « investissement positionnel » le segment des 10% les mieux rémunérés. En tentant d’imiter les stratégies de ceux qui sont au dessus d’elles dans la hiérarchie socio-économique. En particulier, par le biais d’une stratégie autour du logement visant à fuir les quartiers populaires et à rejoindre les zones où la mixité sociale leur était favorable.

À partir de cette migration, de nombreuses portes s’ouvrent ou, du moins, s’ouvraient : un pouvoir d’achat malgré tout conservé (voire accru), une meilleure qualité de vie, des écoles de meilleure ou de très bonne qualité pour leurs enfants, un accès à des opportunités professionnelles maintenu en termes géographiques. Selon que l’on était plutôt vers le haut ou le bas de la classe moyenne, cela impliquait de lutter contre la gentrification des centres ville, pour y rester, en acceptant de supporter des charges de logement plus élevées ou, lorsque ce n’était pas possible, de migrer en « banlieue pavillonnaire ». Dans tous les cas de figure, il fallait fuir la populace.

Ce que montrent les travaux de Maurin et Goux, c’est que les classes moyennes ne s’en sortaient pas si mal. Une part non négligeable d’entre elles ou de leurs enfants parvenaient encore, de manière presque surprenante, à accéder à la classe supérieure, et dans des proportions non négligeables, depuis les années 1980. Ce que les auteurs montraient aussi, c’est que cela n’allait pas sans douleur. Car, si l’espoir d’une ascension sociale persistait à juste titre, la « peur du déclassement » n’était jamais bien loin. La possibilité de tomber, victime d’un chômage qui relègue nombre de ceux qui y sont confrontés dans cette partie de la population, existait. Cela pouvait arriver. Et tant pis si, en réalité, la probabilité que cela arrive était somme toute limitée. À la même époque, des auteurs comme Louis Chauvel diagnostiquaient pour leur part que la fin des classes moyennes était déjà actée et en cours (Add : sur ce point, Louis Chauvel a commenté et souhaité corriger mon propos ; je vous renvoie à son commentaire et à ma réponse ). Ce qui était faux, mais a finalement eu plus d’écho médiatique que les thèses de Maurin, qui montraient au contraire qu’elles se défendaient plutôt bien. De sorte que plus de dix ans après, l’idée de la dérive des classes moyennes est considérée comme une ancienne réalité dans la psyché collective française.

Depuis, que s’est-il passé ? Quoique pas si vieux que cela, les derniers textes de Maurin se basaient sur des données un peu plus anciennes, délai de collecte oblige. Ce qui fait que la donne semble avoir passablement changé depuis. Dans les faits et, logiquement, dans les esprits. Dans les faits, alors que globalisation et progrès technique étaient encore surtout analysés essentiellement sous le prisme de leur impact différencié sur les plus qualifiés et les non qualifiés, la question des moyennement qualifiés restait en suspens.
On avait bien compris qu’un non diplômé partait avec un sérieux handicap sur le marché du travail à l’époque des ordinateurs et qu’un diplômé pouvait, lui, prendre la vague. Se donner la possibilité de réussir comme classe moyenne, c’était, quitte à « bouffer des pâtes », s’équiper d’une bonne planche de surf. Diplôme en poche, avec un peu d’efforts, tout demeurait possible. Même le non diplômé pouvait espérer accéder aux emplois intermédiaires, en compensant par le labeur et l’expérience son handicap initial. Depuis, on a compris que le problème était plus grave. Les emplois intermédiaires, comme on l’avait pressenti aux États-Unis dans les deux décennies précédentes, sont menacés par les suspects usuels, technologies de l’information et globalisation. Les emplois qui se créent sont soit des emplois peu qualifiés, soit des emplois très qualifiés. C’est ce que l’on appelle la « polarisation », que j’ai évoquée ailleurs. Pour les emplois intermédiaires, le cocktail est celui des salaires stagnants et des emplois plus rares. À ce stade, le processus n’est que modérément enclenché. Il va probablement s’accélérer. Les classes moyennes le savent. D’où, un changement d’état d’esprit qui anticipe les faits à venir. Quand on est déjà pratiquement sur un fil du rasoir matériel pour ne pas décrocher, les perspectives ne sont pas réjouissantes. La peur du déclassement monte d’un ou deux crans. Ajoutez à cela quelques mauvaises nouvelles pour le pouvoir d’achat, en particulier sur un élément important de leur mode de vie (la voiture), et l’affaire est réglée : il y a de quoi passer à l’affolement.

Il ne me semble pas absurde de considérer que le mouvement des gilets jaunes est l’expression de ce qui précède : un sentiment que tous les efforts consentis jusqu’ici vont devenir ou sont déjà vains. La colère, et plus désormais, est une option. Bien sûr, pourquoi il a effectivement émergé, qu’est-ce qui en est circonstanciellement responsable, demande d’autres explications (réseau sociaux, politique du gouvernement, etc.). D’autres le font bien mieux que moi. Mais, en définitive, les gilets jaunes ne seraient dans ma perspective que la réunion des classes moyennes qui comprennent qu’elles décrochent et de ceux qui, juste en dessous d’elles, comprennent qu’il n’y aura bientôt plus rien au dessus, si ce n’est très au dessus ; et que ce sera tout sauf facile de s’en sortir.

Cette alliance est paradoxale au demeurant. Les intérêts des uns sont de se préserver de la condition des autres, quand celui des autres est d’y accéder. Les classes moyennes n’aiment pas beaucoup les classes populaires. Elles sont le reflet de ce qu’elles ne veulent pas être et pourraient néanmoins devenir ou redevenir. Il y a une grande hypocrisie chez certains leaders de gauche à soutenir qu’ils forment le « peuple » ensemble. Les classes moyennes, excusez-moi la généralisation, je fais rapide, sont individualistes et clament depuis des années qu’elles en ont marre de payer pour tout le monde ; « tout le monde » étant souvent les pauvres, d’ici ou d’ailleurs, cela ne vous aura pas échappé. Quand on aspire à devenir riche, le riche n’est pas l’ennemi principal. Dans un de ses romans, Bukowski écrit quelque chose comme « mes parents voulaient tellement être riches qu’ils avaient fini par croire qu’ils l’étaient ». Comme le souligne Philippe Askenazy dans son livre Tous rentiers !, dont je reparlerai plus longuement, l’idéologie de la propriété (ou « propriétarisme ») concourt à cela : nos sociétés encouragent la propriété foncière et immobilière, qui devient un objectif pour beaucoup. Lorsqu’on est un petit propriétaire, on a toujours peur que l’impôt sur le capital vienne nous frapper également. Or, quand 60% de la population est propriétaire de son logement, cette crainte a toutes les chances d’être largement partagée. Et, sans surprise de ce point de vue, l’un des ressorts de la contestation actuelle porte sur les prélèvements obligatoires, sous toutes leurs formes.

Bruno Amable, dans le prolongement de son intéressant livre, coécrit avec Stefano Palombarini, L’illusion du bloc bourgeois, décrit dans une chronique un « bloc antibourgeois », qui répondrait à celui qui a élu Macron, le bloc bourgeois (composé « pour simplifier, les classes supérieures et moyennes supérieures qualifiées »). Il utilise la même grille de lecture suggérée au dessus (et par d’autres, évidemment), en l’assimilant à une alliance « classes populaires et ‘petites’ classes moyennes », se demandant s’il dérivera vers un mouvement réactionnaire ou vers un mouvement populaire plus progressiste. Bien conscient que la première issue est la plus probable, il veut croire en une possible dérive vers la gauche. À titre personnel, je n’y crois pas, car l’instabilité d’une alliance classes populaires et « petites » classes moyennes me semble patente. Maintenant, pour rester dans la logique de son analyse de l’illusion du bloc bourgeois, Emmanuel Macron a bien été élu. Et si cela n’augure pas de succès ultérieurs, c’est déjà pas mal… La possibilité que le bloc antibourgeois prenne le pouvoir dans le futur, même pour un temps limité, n’est pas exclue. Et, en effet, je doute que ce soit au nom d’idées très à gauche.

L’obsession des impôts

Ceci est une équation simple, qui décrit ce qu’est le revenu disponible d’un ménage ou ce qui donne à un ménage les moyens de satisfaire leurs besoins :

Revenu disponible = Salaires + Revenus du capital + Dépenses publiques (et ce qu’elles apportent qu’elles soient perçues directement ou non) – Prélèvements

Quand j’observe les revendications des gilets jaunes, je constate qu’elles sont concentrées sur les deux éléments en gras, avec des variantes différentes, mais toujours résumables à « On nous en prend trop, on nous en donne pas assez ».

Rappelons que le mouvement a débuté sur une simple revendication : n’augmentez pas les taxes sur le gasoil. Il y avait déjà beaucoup à dire sur le sujet : il y a des années, on a incité tout un tas de gens à acheter du diésel. Alors que l’heure de changer de véhicule n’est pas venue pour ces familles (en dépit, même, d’une prime  à la conversion), on leur annonce qu’on leur a « menti » et que ceux  qui ont écouté ce qu’on leur a dit se sont faits avoir. D’un autre côté, la tentation est forte de leur faire remarquer que les 60% de taxes dans un litre d’essence, brandies comme une preuve d’une soudaine précarisation de l’automobiliste péri-urbain ne sont en réalité pas une nouveauté et que le changement envisagé ne porte que sur peu. Bref, on finirait par croire que nos gilets jaunes se sont couchés un soir avec une taxe à 0% et se sont réveillés le lendemain avec 60% de taxes. Si l’argument de la goutte qui fait déborder le réservoir est audible, l’idée d’un soudain matraquage fiscal est absurde. On aura aussi souligné que le prix de l’essence est une compensation du prix du logement, plus faible dans les zones dépendantes de la voiture, que dans le centre des villes globalement mieux desservis en transports en commun. Mais au fond, cette comptabilité des coûts ne m’intéresse pas beaucoup ; je ne la crois pas fondamentale. D’ailleurs, les gilets jaunes l’ont dit en substance : « L’essence, c’était pour déconner ».

Ainsi, moins de taxes serait le credo. Quand les gilets jaunes se voient opposé qu’ils disposent d’un système de protection sociale qui repose sur les prélèvements obligatoires et leur apporte des bienfaits qu’ils négligent, ils répondent qu’ils n’en ont pas pour leur argent et que ce sont toujours les autres qui en bénéficient. Soit qu’ils sont des pauvres parasites qui ne paient pas du tout. C’est ce qu’un charmant gilet jaune signifiait dans un reportage quand il disait « dans ce pays, on nous dit qu’un Français sur deux ne paie pas d’impôt. C’est donc qu’un Français sur deux supporte l’autre ». J’imagine qu’il ne parlait pas des ultra-riches, mais de son petit camarade, voisin de cortège, actuellement au RSA (pour un ferme et divertissant démontage de ces propos, voir ici) . Soit qu’il y en a qui ne paient pas assez. C’est l’argument de l’injustice fiscale, symbolisé par la transformation de l’ISF en IFI et autre taxe proportionnelle sur les revenus du capital, improprement appelée « impôt forfaitaire ».

37 ans après la publication de l’opus de Pierre Rosanvallon, La crise de l’État providence, sa grille de lecture en trois crises de la protection sociale reste désespérément valable. Il y a une crise de financement, une crise d’efficacité et une crise de légitimité. La crise d’efficacité signifierait que les prélèvements obligatoires massivement socialisés pour lutter contre les risques sociaux conduisent à des résultats décevants en ce qui concerne leurs objectifs : assurance contre les aléas matériels, réduction des inégalités et pauvreté. Elle a longtemps été attestée par la comparaison avec d’autres pays , dont les résultats sont significativement – pas spectaculairement – meilleurs en la matière (on peut penser aux fameux scandinaves, par exemple). Des pays où pour un  taux de prélèvement équivalent, on fait mieux. Fort du constat que ses revenus primaires sont amputés de prélèvements divers et que le  résultat, sa situation en particulier, n’est pas fabuleux, au moins de son point de vue, le Français moyen est en droit de se dire qu’il y a un problème quelque part et que ce problème est probablement… qu’on l’arnaque. C’est la crise de légitimité de l’État providence. Je ne développerai pas les rétroactions possibles et avérées entre les trois crises. Restons sur ces constats de base.

On peut être un fervent partisan de l’État providence et s’interroger sur le volet efficacité du système. C’est légitime et sain. C’est d’ailleurs pour cela que le Président de la République s’est permis une petite phrase rétractable, comme à son habitude, mentionnant le « pognon de dingue ». Après tout, améliorer l’efficacité de la protection sociale, ce n’est pas mal. Il me semble cependant qu’au fil du temps, le propos a dérivé vers l’idée que la protection sociale n’était pas très perfectible, mais totalement improductive. Or, c’est faux et certains gilets jaunes lui doivent de ne pas être dans la misère (j’avais noté leurs noms, mais mon chien a mangé la feuille de papier).

Tenez, prenez Valentine, 24 ans, intermittente du spectacle. Elle nous dit  « La différence entre mon brut et mon net, c’est 1.000 euros, voilà pourquoi je suis là aujourd’hui ». Valentine a de la chance. La plupart des intermittents rêveraient d’avoir des charges sociales de 1 000 euros car, à vue de nez, elle a un net de plus de 2 000 euros. D’autre part, et surtout, est-ce que Valentine travaille dix mois dans l’année depuis des années, en tant qu’intermittente du spectacle ? Je le lui souhaite. Si ce n’est pas le cas, elle a dû percevoir des indemnités de chômage qu’on qualifiera de généreuses (et nécessaires, c’est le but du système). Si ce n’est pas le cas, je lui rappellerai que la plupart des gens qui travaillent avec elles, sans qui elle ne pourrait pas participer à des créations (elle ne va pas tout faire seule…), sont loin d’avoir cette chance et que ce qui lui permet de s’épanouir dans sa passion, la culture, est financé par l’Unedic, l’État providence. Il semble qu’elle soit la seule en France à ne pas avoir entendu parler de ce point de détail.

Combien de Valentine ? Je ne sais pas. Mais ne caricaturons pas comme elle. Il y a des revendications sur les services publics, les transports en commun, etc. qui sont audibles. N’empêche. Ce ne sont pas celles qui dominent. Celles qui s’imposent ont trait au portefeuille. Et c’est là que je reviens à la petite équation en haut. En se focalisant sur les impôts, nos gilets jaunes semblent oublier que l’argent public n’est qu’un des éléments qui déterminent leur budget. C’est assez curieux d’oublier le salaire, non ? Cela me refait penser à un jury d’examen il y a quelques années où, sur le sujet « Faut-il réduire le coût du travail ? », une candidate avait fait un exposé uniquement axé sur les charges sociales, ne mentionnant à aucun moment comme élément du coût du travail… le salaire. C’est pourtant le nœud du problème, à bien des égards.

La fin de la redistribution social-démocrate d’antan

On peut ironiser sur les revendications contradictoires d’une baisse des impôts et d’une hausse des protections diverses et services publics réclamés par les gilets jaunes. Je ne sais pas si c’est pertinent. Il y a certes sûrement une revendication à la Bastiat dans cette approche : l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. Dans l’esprit de certains, il serait temps de vraiment vivre aux dépens des autres. Mais on n’a même pas besoin de cela pour voir à quel point est dérisoire cette approche qui attend tout de l’État, tout en demandant sa décroissance.

Imaginons que demain Emmanuel Macron cède aux revendications fiscales des gilets jaunes. Leur problème sera-t-il réglé ? L’État magique aura-t-il changé leur vie ? Que peut l’État redistributeur contre la disparition des emplois moyennement qualifiés ? Il pourra toujours prendre un peu ou beaucoup plus aux riches. Ce sera insuffisant. Ce qui se dessine devant nous, c’est une crise avancée de la redistribution social-démocrate ou social-libérale. Les dispositifs comme la prime d’activité sont très efficaces pour compléter les revenus des emplois à bas salaire. Ils sont insuffisants pour combler les aspiration des classes moyennes, qui visent significativement plus haut en termes de revenus. En tout cas, en l’état actuel des choses, il y a peu d’espoirs. Je veux dire par là, compte tenu du potentiel de rentrées fiscales, lié à la mobilité des facteurs (capital et travail très qualifié) et de la distribution des emplois à venir (la polarisation).

Partant de là, diverses solutions sont envisageables. La première, c’est Thomas Piketty qui la propose dans son capital au 21ème siècle. Puisque les inégalités augmentent irrémédiablement au niveau de la distribution primaire des revenus, modernisons la redistribution car ce sont les politiques fiscales qui sont en grande partie à l’origine de la montée des inégalités de revenus. Loin d’avoir compensé les tendances à la hausse des inégalités que le fonctionnement des marchés a engendré, elles les ont amplifiées depuis les années 1980. Et même si, il faut le rappeler, la France fait figure d’exception dans le sens où les inégalités de revenus y sont restées relativement stables sur la période (après redistribution !), ça ne durera probablement pas. On connaît ses propositions à ce sujet, d’une réforme fiscale accroissant la progressivité des prélèvements à un impôt mondial sur le capital, coupant l’herbe sous le pied des évadés fiscaux.

Le premier volet est très envisageable. Bizarrement, le gouvernement qui, pourtant conseillé par Aghion (fan d’un système fiscal à base de TVA, d’IS faible et d’impôt sur le revenu progressif), a démarré le quinquennat par une réduction de l’imposition du capital, envisage une réforme des retraites à la suédoise et une conversion du marché du travail à la flexisécurité, mais n’a pas noté que le taux marginal de l’impôt sur le revenu maximum en Suède est de plus de 55%, contre 45%  en France. Tout ceci sans presque aucune niche fiscale…

Serait-ce suffisant face à une accentuation de la polarisation ? Pas sûr. Le second outil envisagé par Piketty est, pour le moment, utopique. Je doute que si Édouard Philippe faisait un exposé demain de la volonté du gouvernement de mettre en place un impôt sur le capital mondial, annonçant le début de négociations avec nos partenaires internationaux, cela renverrait les gilets jaunes préparer leurs fêtes de Noël dans le calme. On ne saurait le leur reprocher.

Cette redistribution n’est pas morte, loin de là. Mais on voit ses limites. Les autres possibilités, probablement plus rapides à mettre en place, relèvent d’une action sur la répartition primaire des revenus : faire en sorte d’accroître le salaire brut, pas les transferts. Notez que je n’ai pas évoqué le cas du revenu universel. Non pas qu’il soit sans intérêt, mais je ne pense pas qu’il réponde pleinement à la problématique des gilets jaunes. D’abord parce que bon nombre d’entre eux le refuserait probablement au nom d’une conception conservatrice du travail. Ensuite, parce qu’il ne règle pas la question des revenus d’une classe moyenne aspirant à un niveau de vie élevé.

En conclusion, les gilets jaunes se trompent. Ils partent dans une voie absurde qui consiste à demander à l’État de préserver leur revenu par la redistribution, là où c’est à leur patron qu’il devrait demander des comptes pour leurs salaires stagnants. Je ne vous cache pas que cette approche m’interpelle depuis le début. Hormis la revendication d’un Smic à 1 300 euros, la quasi absence du mot « salaire » dans les propos, alors que « impôt » ou « taxe » connaissent des occurrences record, me laisse assez pantois.

Tous actionnaires (et éduqués) !

Patrick Artus et Marie-Paule Virard, dans leur livre Et si les salariés se révoltaient ? dressent le tableau d’une montée des inégalités de revenus primaires et d’une précarisation de l’emploi salarié insoutenable à terme. La déformation du partage de la valeur ajoutée en faveur du capital, au détriment du travail, est pour eux une tendance dramatique (sauf en France et quelques autres pays, pour le moment). Ils font le constat que le capitalisme mondialisé a remis en cause la conception naturelle du salariat. Dans le salariat, l’employeur est l’assureur du salarié. En cas de difficultés, c’est l’employeur qui amortit le choc sur ses deniers. En cas de prospérité, il se rémunère davantage en n’alignant pas parfaitement la hausse des salaires sur la hausse de la productivité. Aujourd’hui, le capitaliste joue plutôt à « Pile, je gagne, face tu perds. ». En période de croissance, on limite les hausses de salaires. En période moins faste, les salariés paient tous les pots cassés (salaire et emploi), le rendement du capital étant largement préservé. Bref, les salariés supportent les risques mais ne touchent pas de prime de risque pour cela.

Artus et Virard proposent d’agir de deux façons pour accroître les salaires : la première consiste à appliquer une logique de parties prenantes et faire en sorte que les salariés soient associés aux profits des entreprises. Ils suggèrent de généraliser l’intéressement, la participation et, plus généralement l’actionnariat salarié (et de repenser plus largement la gouvernance des firmes). L’autre façon de préserver les revenus des salariés dans un contexte de polarisation est de développer sérieusement les qualifications de tous.

Les deux propositions me semblent légères. La première parce qu’elle est un serpent de mer qui depuis de Gaulle va et vient sans se poser. Peut-être aussi que les salariés ne veulent pas être des actionnaires, après tout ? Certes, ce serait mieux que d’être précarisé ou indépendant paupérisé. Mais comment institutionnaliser sérieusement un tel dispositif ? Peut-être, également, que les capitalistes ne veulent pas partager leur paquet d’actions et préféreront toujours une autre solution ?
Il ne faut pas être fermé pour autant. L’actionnariat salarié donne des résultats appréciés des salariés dans certaines entreprises. Je me trompe peut-être, mais je doute néanmoins qu’il puisse répondre aux attentes des classes moyennes.

L’option éducative n’est qu’un filet de sécurité pour ceux qui n’ont aucune formation. Aussi indispensable soit-elle, on voit mal en quoi, sans changements dans la structure des emplois vers une majorité d’emplois très qualifiés, elle pourra vraiment contrer le mouvement de polarisation. Il faut penser plus large pour résoudre le problème, c’est-à-dire pouvoir créer une majorité d’emplois très qualifiés. Vaste sujet.

Tous rentiers !

Dans Tous rentiers !, Philippe Askenazy part des mêmes diagnostics qu’Artus et Virard (son analyse est néanmoins plus développée et assez remarquable, d’ailleurs) sur la dégradation des conditions de rémunération (mais aussi de travail) d’une partie croissante des salariés, la montée des inégalités et la polarisation des emplois. Pour Askenazy, la redistribution social-démocrate a échoué. Pire, elle n’est pas souhaitée par ceux qui pourraient en bénéficier, trop absorbés par l’idée qu’ils sont des propriétaires que l’impôt pourrait spolier.

La seule solution est d’agir sur la répartition primaire des revenus. Mais pas par le biais d’un quelconque actionnariat salarié. Il part du principe que nous vivons dans une économie de rentes, qu’il définit comme « des avantages qui peuvent être durablement accaparés par les acteurs économiques (capitalistes, financiers, propriétaires, salariés, indépendants, entrepreneurs, États…) via des mécanismes économiques, politiques ou légaux qu’ils peuvent éventuellement influencer ». Vos revenus primaires dépendent de votre capacité à accaparer ces avantages. Et loin d’être déterminés par des « lois naturelles », ils sont des construits sociaux et politiques.

Or, à l’heure actuelle, les perdants de cette détermination sont le plus souvent les salariés peu ou moyennement qualifiés. L’ouvrage explique cette mécanique et montre que la capacité à se forger une rente repose sur le caractère critique de la position que l’on occupe dans le système productif. Une « criticité » qui repose sur l’aléa et l’ampleur des gains ou pertes que vous êtes en mesure de produire. C’est en fonction de celle-ci qu’on vous rémunérera. C’est ainsi que, par exemple, les spécialistes en sécurité informatique ont techniquement une criticité élevée à l’heure du big data, mais que les pharmaciens français ont, par rapport à leurs homologues britanniques, une criticité construite par la réglementation hexagonale, en dehors de toute considération relative à la demande ou à leur productivité.

Il considère alors que les bas salaires peuvent espérer restaurer un pouvoir de négociation malmené par des évolutions autant technologiques qu’institutionnelles. Il y aurait une légitimité à cela, même du point de vue d’une analyse en termes de productivité. Il montre de manière assez convaincante que l’hypothèse selon laquelle les emplois, notamment de services, mal rémunérés, le sont car ils ne connaissent pas de gains de productivité est intenable, en dépit des difficultés à le mesurer clairement (du fait de défaillances de l’appareillage statistique). On peut par exemple difficilement envisager que les ouvriers, plus diplômés qu’autrefois, devant assurer des tâches de maintenance et de pilotage des processus de production auparavant assurés par d’autres, avec une intensité physique et mentale accrue, ont vu leur productivité stagner. De même pour une femme de chambre ou une hôtesse de caisse. L’automatisation des processus qui ne conservent que des opérateurs de plus en plus polyvalents, et qui exécutent des tâches au contenu relationnel bien plus exigeant aujourd’hui, n’a pu se faire sans un accroissement de la productivité. Ainsi, dans une parfaite perspective néoclassique, les rémunérations devraient croître. Or, elles ne le font pas.

Un obstacle traditionnellement mis en avant pour expliquer l’affaiblissement du pouvoir de négociation des bas salaires est l’émiettement des structures juridiques (des travailleurs qui opèrent ensemble sur un processus ne sont pas employés par la même entreprise, limitant leur capacité à se coordonner) et l’isolement physique fréquent, peu propice aux échanges (on se croise rapidement, mais on ne se voit plus vraiment). Pour Askenazy, il existe des moyens de casser cet engrenage et de recréer une criticité, comme le montrent certaines mobilisations à travers le monde. D’abord en s’appuyant tout bêtement sur la complémentarité des activités peu qualifiées aux activités qualifiées. L’exemple du mouvement des conducteurs de navettes des employés de la Silicon Valley est un exemple de réussite. En effet, les clusters, hauts lieux du capitalisme moderne, sont paradoxalement, par leur concentration d’activités sur un espace géographique limité, une scène propice à l’exercice d’une criticité importante pour les activités de support (entretien, transport, restauration, etc.), en s’appuyant sur un syndicat dont l’action est facilitée par la proximité des travailleurs, même s’ils n’ont pas le même employeur. La capacité des agents du métro new yorkais ou londonien à maintenir des salaires élevés est un autre exemple, basé sur un syndicalisme à l’ancienne. Le succès du mouvement des femmes de ménage des palaces parisiens il y a quelques années est un autre épisode significatif. D’autres options sont envisagées : le syndicalisme d’opinion, qui cherche à faire converger les intérêts des travailleurs et celui du public (cas des infirmières de Californie en 2005). Plus généralement, l’idée que les collectifs sont cassés par l’émiettement des structures n’est pas totalement exacte. Après tout, 50% des salariés travaillent encore dans des grandes entreprises et cet état de fait est propice à des regroupements. Pour Askenazy, une stratégie de reconquête syndicale est possible dans ces conditions en agissant de proche en proche : d’abord sur les sites ou activités les plus susceptibles de développer une criticité, puis en élargissant progressivement. Au bout du chemin, l’idée est que tous deviennent rentiers.

Cette approche, qui aurait été perçue comme au mieux amusante il y a une décennie ou deux ne l’est plus. Elle devient une option dans la lutte contre les inégalités croissantes venues ou à venir. Des travaux très mainstream ne manquent pas d’alerter sur les évolutions troublantes du pouvoir de marché des grandes entreprises, aux États-Unis en particulier. Le regain d’intérêt pour le salaire minimum n’y est pas étranger outre-Atlantique. En Europe, ce sont les politiques de compression des coûts salariaux qui ont commencé à déborder ceux-mêmes qui les avaient initiées, de sorte que le salaire minimum, comme le souligne avec malice Askenazy, est devenu la soupape de gouvernements conservateurs conscients des effets politiques, sociaux et macroéconomiques qu’une modération salariale excessive pourrait avoir. L’époque où les syndicats étaient vus comme des empêcheurs de tourner en rond économiques pourrait être révolue. Évidemment, cela pose, en France notamment, la question de la rénovation de ces structures souvent archaïques et inefficaces. Un sérieux chantier.

Quelles leçons pour les gilets jaunes ? Leur mouvement déstructuré, axé sur la récupération de miettes de taxes, incapable de seulement désigner quelques représentants ou de s’appuyer sur des corps intermédiaires quelconques a peu de chances de déboucher sur quelque chose d’autre qu’un symbole ou, éventuellement, un chaos social sans nom. S’il faut « prendre l’argent où il est », selon la formule consacrée, il ne semble pas qu’ils aient frappé à la bonne porte. De façon ironique, pendant qu’ils bloquent les accès aux centres commerciaux le week-end à trois semaines de Noël, Amazon se frotte les mains. Amazon, dont on sait à quel point elle veille à assurer des salaires élevés et des conditions de travail exemplaires à ses salariés. Ni plus, ni moins que les autres, pourrait-on ajouter. L’autre ironie s’adresse à un gouvernement qui, depuis son entrée en fonction, a développé une politique de court-circuitage, voire de mépris à l’égard des corps intermédiaires, syndicats en premier lieu. Or, ce que l’on voit depuis trois semaines, c’est une absence de négociations, faute d’interlocuteurs. La baffe magistrale assénée par Édouard Philippe à Laurent Berger, pourtant à la tête d’un syndicat des plus coopératifs, résume parfaitement cet état d’esprit qui pourrait finalement coûter cher à Matignon et à l’Élysée.

Il est temps de penser différemment. Ou… au contraire, encore plus comme avant.

Vive la croissance

Hasard du calendrier, Noah Smith a publié il y a quelques jours une chronique sur Bloomberg où il rappelle que la meilleure façon d’accroître les salaires, c’est la croissance. C’est exact, tout va mieux avec de la croissance. Non pas que toute croissance s’accompagne parfaitement d’une hausse des salaires, mais celle-ci donne du grain à moudre. En France, les 30 Glorieuses l’ont montré. Un trio croissance-remise à plat de la redistribution-regain de pouvoir de négociation des salariés, voilà ce qu’il nous faudrait idéalement pour nous débarrasser de cet accoutrement ridicule et fatigant pour les yeux arboré par plein de gens ces derniers temps.

 

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Stéphane Ménia

Stéphane Ménia

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26 Commentaires

  1. Merci pour cet éclairage. Pourriez vous indiquer les références liees a ce passage de votre texte ?

    « Des travaux très mainstream ne manquent pas d’alerter sur les évolutions troublantes du pouvoir de marché des grandes entreprises, aux États-Unis en particulier. »

    Merci.

  2. Très intéressant, en particulier la notion de REVENU DISPONIBLE avec l’inclusion de la Dépense Publique qui est redistribuée.

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    • Redistribuée ou pas, d’ailleurs. Les dépenses de police, par exemple, ne sont versées à personne, mais apportent bien-être et économies de dépenses de défense ou réduisent les coûts des préjudices. Il faut comprendre dans cet agrégat simplifié tout ce que la dépense publique apporte au ménage. Idem dans les prélèvements, mais à l’envers.

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  3. « la France fait figure d’exception dans le sens où les inégalités de revenus y sont restées relativement stables sur la période (après redistribution !) » C’est plutôt l’Europe occidentale continentale qui est une exemption. La stabilité des inégalités sociales ces dernières décennies ne concerne pas seulement la France mais c’est aussi le cas de toute l’Europe occidentale continentale. (A noter que j’ai lu une étude du FMI selon quoi si les inégalités sociales ne posaient pas de problème en Europe occidentale, il y avait un réel problème d’inégalités générationnelles mais bon c’est un autre sujet).

    « là où c’est à leur patron qu’il devrait demander des comptes pour leurs salaires stagnants » Le souci c’est que bon nombres d’entre eux (en tout cas de ce que j’ai vu à la télé) sont des indépendants ou des petits patrons. Si tant de petits patrons et d’indépendants ont des revenus si faibles c’est pas par masochisme mais simplement qu’ils ne peuvent pas augmenter leurs revenus. Quand on est indépendant ou petit patron, on peut difficilement râler sur son patron donc c’est pour cela qu’ils se tournent vers l’état.
    Et dans certains secteurs d’activité, les employés se rendent bien sûr compte que leurs patrons n’ont pas de marge de manoeuvre pour augmenter leurs salaires.
    Je ne vois pas ce qu’il y a d’étonnant à ce que dans le pays champion d’Europe en terme de prélèvements obligatoires, les gens râlent sur l’importance des prélèvements obligatoires. C’est vrai que quand on fait le calcul de ce que nous prend l’état, cela fait quand même mal. Bon si a un revenu élevé, au final on s’en fout. Mais je comprend que des gens avec un revenu peu élevé, ne le dirige pas.
    Beaucoup de gens ont l’impression de payer de plus en plus d’impôts et de taxes tout cela pour avoir des services publics de plus en plus mauvais. (Attention, je ne dis pas qu’ils ont raison seulement c’est l’impression partagée par une bonne partie de la population francaise).

    Je pense que cela s’explique aussi par la mentalité des francais qui est profondément étatiste. Dès qu’ils ont un problème ils font pleurnicher pour que l’état intervienne pour les aider. Cette mentalité est tout à faite frappante quand on observe le patronat francais. Je connais peu de pays où le patronat a autant une mentalité d’assistés qu’en France. Ils sont les premiers à vouloir payer moins d’impôts mais dès qu’ils ont un souci, ils vont pleurer pour que l’état les aide.

    Quand au syndicalisme, j’ai de sérieux doutes pour avoir grandi en Wallonie (une région belge). Là bas, les syndicats sont très puissants. On peut pas dire que cela soit très bénéfique vu le taux de chômage et le taux de pauvreté de la Wallonie. Et aux USA, le syndicalisme est surtout très présent chez les fonctionnaires. Dans ce pays, on a vu ces dernières années un certain nombre de municipalités finir par faire faillite à cause des privilèges accordés aux fonctionnaires (notamment au niveau des retraites).
    Le syndicalisme me paraît surtout très efficace là où la rentabilité n’a guère d’importance (services publics ou entreprises publiques) mais là où la rentabilité a son importance, obtenir ou maintenir des privilèges est beaucoup plus difficile (sauf bien sûr dans les domaines où l’offre d’emplois est plus importante que la demande de travailleurs). Et ce maintien de privilèges peut se payer par des licenciements.
    En plus, à noter qu’à l’heure actuelle, aux USA, les employés obtiennent de plus en plus de bonnes conditions de travail (certains entreprises sont passés à la semaine à 30 heures) non pas grâce aux syndicats mais simplement grâce à la pénurie d’emplois. Je ne suis pas sûr que cette situation va durer mais à l’heure actuelle, les employés sont en position de force parce que les patrons ont de plus en plus de mal à trouver des employés.

    « la meilleure façon d’accroître les salaires, c’est la croissance » Vous avez raison mais c’est plus facile à dire qu’à faire.

  4. Merci pour ce billet. Une solution pour rétablir l’équilibre entre travail et capital ne serait-elle pas de rétablir l’indexation des salaires sur les prix (carburant compris)? Le signal envoyé aux Français serait clair: ceux qui travaillent auront de quoi faire face aux augmentations en cours et à venir… Évidemment, on décrocherait dans la course à la compression de la masse salariale en cours au niveau Européen. Mais justement, ce serait aussi un signal envoyés aux citoyens Européens, qui ont les mêmes problèmes que les Français, pour qu’ils fassent pression sur leurs dirigeants. La mesure est certes inflationniste, mais la BCE est là pour veiller au grain.

    • Mais les prix des biens de consommation augmentent très peu de toute façon.
      Et c’était le cas en France avant la suppression de l’échelle mobile par la gauche dans les années 80. Il y avait à l’époque une inflation importante et des taux d’intérêts élevés pour les emprunts. Les salariés avaient une grosse augmentation, rapidement bouffée par l’augmentation des prix. Le pouvoir d’achat net en francs constants étaient peu ou prou le même.

  5. Une démonstration brillante et argumentée, tout ça pour conclure que si les gilets jaunes étaient mieux payés, ils ne seraient pas dans la rue.
    La montagne accouche d’une souris. Dommage.

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  6. Si je ne me trompe, une des « revendications « officielles » des « Gilets Jaunes » est d’indexer salaires (et pensions, car dans votre – excellent – billet vous négligez quelque peu les retraités) sur l’inflation. Cette revendication (à laquelle je ne peux m’empêcher de penser à chaque fois qu’un « Gilet Jaune » entrepreneur est interviewé…) illustre très bien votre billet, axé sur « la peur d’y perdre » (et donne l’impression de gens de droite qui voudraient vivre sous les soviets).

    Quiconque diviserait cette liste entre « débits » (les mesures coûtant de l’argent) et « crédits » (les mesures en rapportant) resterait, je pense, dubitatif (mais ce n’est peut-être le plus intéressant et ce n’est pas votre propos, j’ai bien saisi).

    En revanche, je n’ai que peu suivi le mouvement dans les médias (en bon bobo je ne regarde que le journal d’Arte, qui insiste beaucoup sur la COP 24 et en fin de compte très peu sur les Gilets Jaunes, et surtout pas pour leur donner la parole). A vous lire j’ai l’impression que les « revendications officielles » sont malgré tout en décalage avec les interviews des Gilets Jaunes. Je me trompe ?

  7. Votre article est absolument brillant et rejoint une petite musique qui trotte dans ma tête depuis le début de ce mouvement : mais bon sang pourquoi ne se syndiquent ils pas et ne vont-ils pas réclamer une rémunération décente à leur patron? Merci!

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  8. Très intéressant mais je suis très dubitatif sur la définition et la distinction entre classe moyenne inférieure et classe basse supérieure…

  9. Cher Monsieur,
    Je vous conseillerais de relire avec attention « les classes moyennes à la dérive » (2006), ainsi que « La spirale du déclassement » (2016) pour saisir que mon argumentation est plus approfondie que la simple expression d’un diagnostic selon lequel « la fin des classes moyennes était déjà actée et en cours. » La façon dont vous prenez parti entre mes travaux et ceux de Goux et Maurin laisse douter de l’attention que vous avez portée à ce débat, où je rappelais que le déni des réalités prenait un tour dangereux pour la question sociale.
    En effet, j’ai collecté et développé un ensemble important d’indicateurs sociaux administrant la preuve (je suis durkheimien, vous l’avez saisi) qu’il se passe quelque chose de nouveau sur le front des classes moyennes. Ces démonstrations sont réplicables (http://louischauvel.org/spirale), mais les esprits paresseux pourront se contenteront de comparer en 1980 et aujourd’hui le nombre de mètres carrés de logement parisien, lyonnais ou nantais de centre ville qu’une année de travail de professeur de lycée ou d’université permet d’acheter. Vous y verrez un indice de la progression du niveau de vie des classes moyennes salariées prises au sens large.
    Vous pourrez ensuite faire progresser votre conceptualisation empirique en considérant le ratio de Stiglitz W/I (wealth-to-income-ratio) pour saisir ce qu’il advient du monde du salariat médian. Cela n’exige aucune imagination sociologique, juste un goût pour la raison empirique.
    Très dévoué
    Louis Chauvel

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    • Je suis désolé que vous ayez perçu mon utilisation de vos travaux comme dévalorisante ou clairement erronée. Ce n’était pas mon intention, même si, en me relisant, je le comprends a posteriori. Dont acte. Mon intention était davantage de pointer la conclusion extrapolée implicite que les commentateurs en avaient tirés au milieu des années 2000.

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  10. > On aura aussi souligné que le prix de l’essence est une compensation du prix du
    > logement, plus faible dans les zones dépendantes de la voiture, que dans le
    > centre des villes globalement mieux desservis en transports en commun.

    Ah mais l’un n’empêche pas l’autre. Ca s’appelle la côte d’azur. Le foncier est hors de prix, et les transports en communs sont largement insuffisants. Pas de bus entre chez moi (j’habite pourtant dans la 4e plus grande ville, environ 45000 habitants) et Sophia Antipolis (30 000 emplois, 50% du PIB de département – je sais le PIB c’est pas génial comme stat) passé 9h le matin et 18h00 le soir.

    Alors le coût du « faut changer vos usages, prenez les transports en commun », ça passe mal…

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  11. Une analyse claire et argumentée dont je vous remercie vivement. Suivant l’exemple d’un précédent commentaire, je ne manquerai pas de l’utiliser à l’attention de mes élèves de terminale. Merci !

  12. « Un trio croissance-remise à plat de la redistribution-regain de pouvoir de négociation des salariés, voilà ce qu’il nous faudrait idéalement pour nous débarrasser de cet accoutrement ridicule et fatigant » … En effet et on se demande bien pourquoi personne n’y a pensé avant. La question qu’on aimerait poser à un économiste serait alors: pouquoi ne parvient-on plus à obtenir (du moins dans les pays développés « historiques ») des taux de croissance satisfaisants, et peut-on y remédier ?

  13. Bonjour,
    en lisant l’analyse sociologique dans votre article, je me suis demandé si en fait l’erreur de Mr Macron n’était pas en fait la « baisse des taxes ». Ainsi, en supprimant la taxe d’habitation, il a supprimé un « marqueur de niveau social ». En effet, payer une taxe d’habitation plus importante que son voisin signifie avoir un plus grand logement, ou dans un meilleur quartier, etc. De même, la suppression de certaines cotisations sociales de nos salaires entraîne une décorrélation entre notre activité professionnelle, et la protection sociale associée. Et même le prélèvement à la source peut entrer dans ce champ. En payant « consciemment » l’impôt on « visualise » ce qui lui est associé. Alors qu’un paiement « caché », puisque pris directement sur notre paie, peut nous déconnecter du « service en retour ».

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  14. Le concept de classe moyenne est problématique étant donnée la distribution des richesses, la question écologique adressée uniquement par le jeu de l’offre et de la demande est réducteur, la question de la justice fiscale est absente de la réflexion; du problème de l’évasion fiscale à un approfondissement de la progressivité. Bref, pas convaincant.

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  15. Merci pour cette analyse qui indique bien où sont les verdicts pertinents.
    Juste un minuscule point de désaccord sur la formulation: les « défaillances de l’appareillage statistique » (dans la mesure de la productivité du travail). Elle pourrait laisser à penser que les statisticiens sont défaillants…
    Je pense que c’est plutôt notre représentation de la productivité qui défaille, et les statisticiens et comptables nationaux sont les mieux à même pour nous expliquer en quoi.

  16. « nous débarrasser de cet accoutrement ridicule et fatigant pour les yeux arboré par plein de gens ces derniers temps. »

    je suis pas sur que ce genre de phrase soit de nature a favoriser la diffusion de vos arguments chez les gilets jaune ! c’est bien dommage

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    • Considérez d’abord (si vous y consentez) un cerveau d’économiste.
      Il concevra quelque chose qui pourrait s’appeler le prix d’une tonne de gaz à effet de serre. Il écrira ça PGES.
      Dans la foulée, il concevra le prix « des autres produits », qu’il notera PA.
      Il fera le rapport PGES / PA.
      Les économistes sont divisés sur pas mal de choses. Mais un mécanisme fait l’unanimité: si on veut que les émissions de GES diminuent, ce rapport (qui est un prix relatif) doit augmenter.
      C’est une condition nécessaire. Si ce prix relatif n’augmente pas, les émissions ne diminuent pas.
      Il s’agit, il faut le noter, de prix, et uniquement de prix.

      La mise en pratique soulève des problèmes.
      Une tonne de GES n’est pas un produit. Parfois ce n’est pas grave. Le charbon fait davantage de GES (en l’occurrence de CO2) que le gaz naturel, lorsque chacun est ramené à une même quantité d’énergie. Avec des calculs, ça se résout.
      La difficulté est plus coriace (on l’a vu avec le Grenelle de l’environnement) si le « produit est contenu dans l’activité ».
      Dans le monde, par exemple, une grosse part des émissions de GES est due à la déforestation.

      En mangeant l’huile de palme contenue dans un produit alimentaire, devrais-je me demander combien d’arbres je déracine: un tel calcul serait irrecevable.
      En France, l’agriculture fait d’ailleurs une part non négligeable des émissions. Mais mettre des agriculteurs en cause serait téméraire: une telle politique est impossible.

      Une dernière difficulté est la rareté des cerveaux d’économistes.
      Le cerveau « normal » (!) traduit les questions de prix en questions d’argent: pourquoi serait-ce à moi de payer ?
      Voir Ségolène et sa « fiscalité punitive »: le politique entend les électeurs, y compris ceux qui affirment qu’il suffit de « prendre de l’argent ici pour le mettre là » (sans trop se soucier de prix relatifs).

      La taxe Macron était un pas minuscule pour aller dans le sens des économistes à partir d’un produit simple. Et en suivant la seule stratégie climatique possible (comme on voit avec les COP): montrer aux autres pays les mesures prises chez nous en matière de réduction des émissions.

      La tragédie, comme il a été dit, est que les classes moyennes (où la part budgétaire des GES est importante) sont aussi celles que le progrès technique lamine.

      L’homme a autant besoin de respect que de pain. Il faut considérer les détresses des gilets jaunes.

      Avec l’abandon de la taxe, un cerveau d’économiste conclura néanmoins que que la cause climatique est définitivement perdue. Et pas au nom du « bien être », mais d’une dignité revendiquée.

      Il est donc possible de nourrir quelques réserves vis à vis des liesses collectives synchronisées par Facebook auxquelles on peut assister sur certains ronds points.

      Ils sont désespérés, d’accord. Ils sont aussi, certes sans le savoir, des porteurs de désespoir.

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  17. Quoi qu’on dise, les innovations qui révolutionnent le monde ont disparu. La révolution numérique si porteuse d’espoir n’est finalement qu’un leurre et n’améliore que peu ou pas les conditions de vie de nos concitoyens. les effets sur la croissance de cette supposée révolution numérique ne sont que peu ou pas visibles sur la masse à l’exception de quelques cerveaux ou chanceux qui travaillent pour les GAFA.

    reste qu’un monde sans croissance, c’est un monde qui se paupérise. la vraie question à se poser (et c’est le travail des Etats) est: quel monde faut-il construire pour assurer à la fois prospérité, sécurité et qualité de vie (l’écologie prend ici toute sa part)?

    la croissance est vertueuse si et seulement si elle conjugue ces trois éléments.

    la société occidentale dans laquelle nous vivons va s’orienter vers une société de déconsommation. la modération doit devenir la règle et tout investissement industriel doit en tenir compte (y compris dans la limitation de la procréation humaine ).

    Seule une croissance tenable et raisonnable peut fonctionner. L’idéal prométhéen qui a disparu doit revenir. En caricaturant Pascal, « je crois en l’avenir donc je suis… »

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