La disparition

Je n’ai jamais beaucoup apprécié les FNAC. Etrangement, les raisons pour lesquelles les gens apprécient cette « Fédération Nationale d’Achat des Cadres » sont exactement celles qui ne fonctionnent pas pour moi. Les gens apprécient la FNAC parce que s’ils demandent « je cherche le remix de je ne sais plus quel album d’électro-funk dans lequel le sample « talala » est transformé en « tatala »  » il paraît que les vendeurs de disques trouvent de derrière les fagots le disque demandé. Moi quand je demande « un livre de Robert Barro sur la croissance économique… oui, c’est un économiste, Robert Barro. Non, pas BarrAUD, barrO » je me retrouve avec face à moi un regard éperdu me rappelant celui des vaches qui peuplaient les prés de mon enfance, d’une personne qui semble se demander qui est cet extraterrestre qui n’achète pas comme tout le monde le dernier Jacques Généreux. Je ne parlerais pas de mes achats informatiques effroyables, d’un prix prohibitif pour des matériels ayant systématiquement mal fonctionné – une vraie publicité à rebours pour l’achat de matériel chez les assembleurs. Ou du jour ou un vendeur de la FNAC m’a dit « si vous voulez changer de système d’exploitation, achetez plutôt windows XP PRO que « familial »; oui, c’est beaucoup plus cher que XP familial, mais ça vaut la différence, avec ça au moins vous êtes tranquille ». La Fnac a toujours semblé pour moi un lieu dans lequel on est cerné par beaucoup trop de monde dans un espace exigu, pour bénéficier d’un service indigent. Le tout avec une pseudo-culture branchouille qui ne dissimule que bien mal le fait que l’endroit n’est qu’un supermarché de produits pour l’essentiel aussi culturels qu’un pack de boisson gazeuse à base de Cola, qui sont aussi bien vendus (et pour moins cher) dans la grande distribution.

Bref je n’aime pas la Fnac. Il m’arrive cependant d’y échouer un moment, comme ce fut le cas durant la semaine dernière. Comme d’habitude, je me rends donc vers le rayon économie pour découvrir d’éventuelles nouveautés qui m’auraient échappé. Arrivant à l’endroit, je vois que le rayon économie a été remplacé par un rayon intitulé  « relations internationales » rempli d’une dizaine d’ouvrages aux titres assez peu variés : « l’Amérique folle », « Bush le fondamentaliste évangéliste qui veut dominer le monde », « Bush le fasciste », « Bush sent mauvais des pieds », « pour qui voter par Michael Moore »… Au milieu de cela la traduction française du dernier Krugman, « the great unraveling ». A cette exception près, aucun livre d’économie. Et même aucun rayon d’économie : l’économie a totalement disparu du magasin. Au bout de 10 minutes de recherche je déniche un bouquin d’économie dans le rayon histoire, deux dans le rayon « politique » et une table branlante sur laquelle sont vendus quelques manuels de base pour étudiants de première année. En somme, l’économie a disparu de la Fnac de ma ville de résidence. La croissance du rayon « développement personnel et ésotérisme » (je n’invente rien) a déplacé le rayon histoire sur le rayon économie, l’économie a disparu au passage.
La question que je me pose, c’est comment interpréter ce phénomène. J’ai plusieurs thèses mais je ne vois pas de moyen de savoir laquelle est la bonne.
– la première c’est que c’est temporaire, pour vendre les manuels scolaires de la rentrée; mais la rentrée est passée depuis un moment, ce sont même les congés de Toussaint qui commencent.
– la seconde, c’est que l’ignorance française en matière économique se porte bien, merci pour elle. Elle en est arrivée au point que les gens ne cherchent même plus à se renseigner. Thèse proche de celle-ci : la baisse continuelle du nombre d’étudiants en filière économique (trop dure, trop fatiguante) qui a fini par rendre le rayon non rentable.
– la troisième, c’est que la concurrence a triomphé. Après tout en 5 ans dans la même ville, je n’ai acheté en tout qu’un seul livre d’économie dans cette Fnac (de Jacques Généreux qui plus est). En général, j’achète en ligne, parfois dans des librairies concurrentes de la Fnac, tout simplement parce que je ne trouvais jamais ce qui m »intéressait là bas. Serait-il possible que beaucoup d’autres consommateurs aient fait comme moi? Dans ce cas, c’est salutaire, signifiant que les gens ont réagi à la médiocrité affligeante de l’offre en faisant disparaître ce rayon dans lequel on ne trouvait rien d’intéressant ou presque, et achètent ailleurs. Cette thèse, cela dit, n’est pas incompatible avec la précédente.
Donc, je m’interroge. Quel moyen employer pour savoir laquelle de ces thèses est la bonne? Y-a-t-il une explication autre, qui m’aurait échappé? J’ai bien songé à aller vérifier au Virgin concurrent de cette Fnac. Si là bas le rayon économie s’est agrandi, c’est la preuve que la thèse 3 est la bonne; mais cela peut aussi signifier que la thèse 2 est bonne. Un moyen de vérifier serait de savoir comment dans d’autres villes de province l’offre évolue.
Je crains dans l’ensemble de devoir constater que c’est une désaffection générale pour l’économie qui explique ce phénomène. Mais peut-être est-ce l’effet d’un pessimisme excessif.

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Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

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